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THOMAS CALINON , SONYA FAURE , renaud dély | Libération le 18 juillet 2007

Souffrir et mourir au travail

mercredi 18 juillet 2007 par Sonya FAURE, Thomas CALINON, Renaud DELY
Un sixième suicide chez PSA, après ceux de Renault et EDF, met en lumière la question, jusqu’ici taboue, du mal-être en entreprise.

On n’en a jamais autant parlé. On n’avait jamais tenu ces comptabilités macabres. Six suicides depuis février chez PSA (dont cinq à Mulhouse), trois en quatre mois au Technocentre Renault à Guyancourt (Yvelines), six en trois ans chez EDF, dans les environs de Chinon (Loiret).

Toutes ces morts ne sont sans doute pas liées - ou uniquement liées - au travail. Mais le rapport entre travail et suicide, longtemps tabou, fait désormais débat. Plus généralement, c’est le mal-être des salariés qui s’est imposé dans les médias, chez les politiques : le stress au travail fera partie des sujets qui seront débattus lors d’une conférence sociale entre syndicats, patronat et gouvernement sur les conditions de travail à la rentrée. Les PDG aussi montrent des signes d’inquiétude. Après les suicides du Technocentre, le patron éxecutif de Renault, Carlos Ghosn, avait reconnu « des tensions objectivement très fortes » dans le groupe et avait demandé « des actions concrètes » à sa direction. L’inspection du travail a décidé la semaine dernière de transférer le dossier d’enquête sur ces trois morts au procureur de Versailles. La responsabilité de Renault pourrait donc être engagée et des suites pénales envisagées.

Rationnel. Troubles du sommeil, dépression, accidents cardiaques. La plupart des syndicats, des médecins et psychologues spécialisés dans le travail s’accordent à dire que la souffrance en entreprise est en augmentation. Les objectifs de résultat se font de plus en plus pressants (surtout quand la rémunération y est proportionnée), dans un contexte de chômage et de précarisation. Les méthodes de management individualisent les relations de travail. Le salarié est parfois isolé, dans un environnement toujours plus rationnel, voire impersonnel. C’était le cas au Technocentre de Guyancourt. C’est aussi le cas chez IBM, où un suicide est survenu l’an passé, et où les maladies professionnelles se multiplient, selon un rapport rendu par des médecins du travail que Libération s’est procuré (lire ci-contre). Certaines entreprises mettent en place, timidement, des politiques de prévention. Des consultants extérieurs « auditent » les salariés, les managers se forment à gérer les conflits. Mais peu remettent plus profondément en cause leur fonctionnement. Et elles n’y sont pas encouragées. « La pathologie psychique n’est pas reconnue par la législation, ni en accident du travail ni dans les tableaux de maladies professionnelles », analyse le docteur Olivier Galamand, médecin du travail chez IBM.

« Vide ». Si le salarié se coupe un doigt au travail, son employeur paiera ses frais d’hospitalisation. S’il fait une dépression due à ses conditions de travail, mais non reconnue en accident du travail, c’est la collectivité qui paiera ses soins. « Ce vide juridique n’incite pas les entreprises à s’impliquer, poursuit le médecin. Et elles renvoient systématiquement les troubles psychiques à l’individu. » Et à sa vie en dehors du travail.


Désespérance

Le suicide est un phénomène suffisamment grave et complexe pour être abordé avec prudence. Et pour éviter tout amalgame au moment d’en déterminer les causes. Dans chacun de ses actes éminemment individuels, une part d’intime demeure à tout jamais inexplicable. Pourtant, témoignages et enquêtes se multiplient, qui font de l’entreprise un lieu devenu propice à la désespérance.

Nulle certitude absolue, mais un faisceau de présomptions.

Dans le cas de l’hécatombe que subit le site PSA de Mulhouse, le constat semble établi. Et le fait que le ministre du Travail en personne se dise « préoccupé » ne peut que le conforter. L’Etat a tellement pris conscience de l’urgence du problème que le stress au travail sera au menu de la conférence sociale tripartite qui réunira à l’automne syndicats, patronat et gouvernement. Un rapport ou une commission quelconque suivront peut-être.

Certes, il serait aussi stupide qu’inutile de verser dans le manichéisme pour fustiger en bloc les cadences infernales d’un capitalisme « inhumain ». Mais il faut justement mesurer les évolutions de ce capitalisme pour prévenir les drames qu’il peut provoquer.

De paternaliste, il est sans aucun doute devenu plus brutal, plus froid, parfois implacable. La rentabilité est indispensable à son bon fonctionnement. Lorsqu’elle en devient le seul critère, elle transforme l’art de vivre en entreprise en bataille pour la survie. La compétition suscitée par l’économie de marché peut faire des vainqueurs et des vaincus, et la solidarité implique de secourir les seconds. Rien ne saurait justifier qu’elle fasse des morts à l’ouvrage.


On a besoin de comprendre »

Le suicide de Mario, le cinquième en six mois sur le site PSA de Mulhouse, ravive les interrogations des employés.

PSA verrouille. Au lendemain de l’annonce d’un cinquième suicide en 2007 parmi les salariés du site de Mulhouse, dont deux au sein de cette usine qui emploie 10 500 personnes, les portes restent closes. Interdiction est faite aux médias de franchir l’enceinte pour se rendre dans les locaux syndicaux. Les représentants du personnel doivent sortir de l’établissement pour exprimer leur point de vue sur la série noire qui frappe le constructeur automobile français. Un autre de ses ouvriers s’était suicidé en début d’année dans les Ardennes, évoquant dans une lettre « la pression » subie au travail.

« Problèmes ». Mario, 55 ans, père de cinq enfants, a mis fin à ses jours lundi, en se pendant dans une allée de stockage de l’atelier de montage. Il n’a pas laissé de message. Certains de ses collègues ont été reçus hier par des spécialistes des traumatismes psychologiques. « On a besoin de comprendre, on est en train de mener une petite enquête pour savoir s’il avait des problèmes dans son entourage professionnel », indique Robert Calvet, animateur de la section syndicale CFDT. L’homme était « sérieux dans son travail, faisant preuve d’une très bonne adaptation à son poste », selon la direction des ressources humaines. Les gendarmes sont chargés de l’enquête, comme dans le cas de Maurice, 51 ans. En avril, cet employé de l’unité mécanique s’est lui aussi pendu, dans un local technique, laissant une disquette dont le contenu n’a jamais été révélé. Maurice aussi était « bien noté, bien vu », selon une source syndicale qui confirme des informations de la direction. En mai, enfin, trois autres salariés, employés à l’atelier ferrage, se sont suicidés hors de l’usine. L’un d’eux, syndiqué à la CFDT, rencontrait des difficultés personnelles. « Tous vivaient des ruptures sentimentales », croit savoir un syndicaliste.

Chacun à Mulhouse souligne que « les causes du suicide sont multiples », mais la récurrence du phénomène inquiète. Mardi dernier, lors de la première réunion de la cellule de réflexion mise sur pied localement pour plancher sur les moyens de prévention, un psychiatre a évoqué la possibilité d’un effet « boule de neige », le passage à l’acte de l’un pouvant faciliter celui d’un autre qui songeait aussi au suicide. Cela peut-il tout expliquer ? « Il y a aussi le stress, la charge de travail, les suppressions d’emplois », affirme Vincent Duse, de la CGT, qui dénonce l’envoi de lettres de pression aux salariés en congé maladie, auxquels on reproche de perturber la production. La direction ne réfute pas la méthode, « mais il faut déjà qu’il y ait de grosses absences », assure un chargé de communication. En sus du plan Streiff engagé au niveau national, le site de Mulhouse « est dans un contexte qui fait qu’on n’est pas bien », poursuit Ricardo Madeira, de la CFDT : « On va connaître un niveau de production historiquement bas en septembre et l’équipe de nuit va s’arrêter, ce qui va provoquer des baisses de salaire pour les personnes concernées, malgré le système dégressif mis en place. Les postes d’intérimaires, auxquels on confiait les travaux les plus pénibles, sont supprimés. »

« Dialogue ». Cette année, la CFDT a lancé une enquête sur les conditions de travail. Le syndicat a reçu 1 700 réponses, dont le dépouillement n’est pas achevé. Mais une tendance se dégage : « Les gens trouvent que le travail est plus pénible qu’avant », dit Robert Calvet. Pour gagner en productivité, la chasse aux temps morts est lancée, via de nouvelles méthodes de travail - « Hoshin », « Apolo », « Apoqua » - copiées sur la référence du secteur, Toyota. « La méthode a pour but de supprimer les postes lourds, mais parallèlement on supprime aussi les postes légers, ce qui pose problème aux collègues âgés ou handicapés », s’inquiète la CFDT. « Ce sont de bons outils, mais on les met en place au chausse-pied, trop rapidement, et du coup les gens perdent leurs repères, analyse Martial Petitjean, de la CFE-CGC. Avant, on donnait des objectifs à des équipes, aujourd’hui, on les donne à des individus. On est en train de perdre l’esprit de groupe et d’unité. » « Les gens doivent réapprendre à se parler, à s’investir dans le dialogue », conclut Patrick Schorr, de FO, qui réclame davantage d’assistantes sociales sur le site et « un vrai rôle d’écoute pour les médecins du travail ». Selon lui, PSA aurait déclaré le décès de Mario en accident du travail. « Ça veut pas dire que ce sera pris en compte, mais c’est la première fois que je vois ça », commente le syndicaliste.

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