Liste des auteurs

Le Monde | Jean-Pierre Langellier le 13 février 2007

Successeur désigné de Tony Blair, Gordon Brown se prépare à bloquer la relance constitutionnelle de l’UE

mardi 13 février 2007 par Jean-Pierre Langellier

Lors d’un récent voyage à New Delhi, le chef du gouvernement indien, Manmohan Singh, accueillant Gordon Brown, salua en lui "un dirigeant de l’Union européenne (UE)". Le chancelier de l’échiquier britannique et probable futur premier ministre a dû pour le moins être surpris qu’un hôte de marque lui rendît hommage en ces termes. Car il est de notoriété publique, à Londres, que le ministre des finances de Sa Majesté n’a jamais porté dans son coeur l’Europe et ses institutions.

Dans moins de six mois, il succédera à Tony Blair, qui n’a cessé, au contraire, de se proclamer "un pro-européen passionné". Le chef du New Labour a toujours tiré gloire d’avoir chassé de son parti les démons anti-européens, et de l’avoir fait évoluer de manière décisive sur ce chapitre. Il a répété qu’il voulait placer le Royaume-Uni "au coeur de l’Europe". Chacun s’accorde à penser qu’il aura été le premier ministre le plus ouvert envers l’Europe depuis le leader conservateur Edward Heath, l’homme qui fit entrer la Grande-Bretagne, en 1972, dans la Communauté européenne.

Pourtant, le bilan européen de M. Blair est maigre, en partie à cause des fortes réticences de M. Brown, à qui il avait confié, d’emblée, les rênes des finances. C’est M. Brown qui, allant jusqu’à mettre sa démission dans la balance, empêcha M. Blair d’organiser, en 2002, un référendum risqué sur la monnaie unique et d’accomplir sa mission historique de faire adhérer le royaume à la zone euro. Aujourd’hui, ce projet, qui n’a jamais eu les faveurs de la majorité des Britanniques, est enterré.

UN DAUPHIN PLUS EXIGEANT

Vint, entre 2003 et 2005, le long feuilleton autour du traité constitutionnel de l’Union. Au printemps 2004, M. Blair surprit tout son monde en annonçant qu’il soumettrait le texte à une consultation populaire ; lui qui, jusque-là, pour se rassurer, vérifiait régulièrement que les dirigeants français n’avaient pas l’intention de tenir un référendum, perspective qui, disait-il, l’obligerait dangereusement à faire de même. Une fois sa décision prise, il souhaitait faire monter les enchères en plaçant les électeurs devant un choix crucial : continuer avec l’Europe, en approuvant le texte - un moindre mal - ou quitter l’Union.

Le double non néerlandais et français, en 2005, épargna à M. Blair de livrer cette bataille qui s’annonçait très rude. Il reste que la France et la Grande-Bretagne avaient, sur le fond du problème, des positions assez proches. En tant que grands pays, ils souhaitaient - et espèrent toujours - que l’Europe élargie fonctionne mieux, ce qui suppose d’adopter certaines réformes prévues par la Constitution, s’agissant notamment des procédures de vote au sein de l’UE. Ces similitudes institutionnelles n’empêchent pas Londres de continuer à promouvoir sa vision d’une Europe moins bureaucratique et invitée à réformer son marché de l’emploi, son modèle social et sa politique agricole. M. Brown est le champion de ce programme.

Selon des fuites récentes dans la presse britannique, M. Brown a l’intention de s’opposer fermement aux efforts de relance de la Constitution déployés par l’Allemagne, présidente en exercice de l’UE. Alors que M. Blair accepterait, tout au plus, un projet de "mini-traité" qui modifie les dispositions de vote et instaure une présidence permanente de l’Union, son dauphin serait plus exigeant. Il attendrait de ses partenaires qu’ils renoncent au préalable, et une fois pour toutes, à des changements institutionnels nécessitant des référendums dans les pays membres. Une fois seulement cet engagement pris, il pourrait consentir à des améliorations techniques. M. Brown veut surtout éviter que les deux premières années de son mandat, et la campagne électorale qui les conclura, ne soient contaminées par le "virus" européen, face à un Parti conservateur qui aura beau jeu de surfer sur le sentiment eurosceptique dominant.

M. Brown n’aura pas de mal à faire accepter ses vues dans l’appareil d’Etat, notamment auprès du Foreign Office, dans l’ensemble méfiant envers l’Europe, et du ministère de la défense, jaloux de ses prérogatives. L’amorce d’une défense européenne, axée sur la coopération entre Paris et Londres et scellée lors des accords de Saint-Malo en 1998, avait été voulue et imposée par M. Blair et ses conseillers à des administrations souvent réticentes. Son successeur ne semble pas résolu à défendre cette part de l’héritage.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !