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Un article de Vittorio DE FILIPPIS paru dans Libération le 01 mars 2006

Suez-GDF : L’urgence d’une énergie commune

mercredi 1er mars 2006 par Vittorio DE FILIPPIS
Pour justifier leur défense nationale, les groupes énergétiques européens auraient beau jeu d’arguer qu’il n’existe pas de politique énergétique au niveau européen. Mais s’il devait y en avoir une, quelle devrait-elle être ?

Jacques Percebois : Professeur d’économie à l’université de Montpellier, dirige le CREDEN (Centre de recherche en économie et droit de l’énergie)

« Chaque pays pourrait se spécialiser dans une production »

Il n’y a pas de politique énergétique au niveau de l’Europe, mais une politique de la concurrence appliquée à l’énergie. A Bruxelles, il y a deux tendances. La première insiste sur la nécessité d’une plus forte concurrence. Et la seconde met en avant la sécurité énergétique de l’Europe et insiste sur la nécessité de faire émerger des entreprises énergétiques performantes de grande dimension. Le point de départ d’une vraie politique européenne de l’énergie serait la mise en commun des ressources énergétiques nationales. En clair, le pétrole anglais ou le gaz hollandais devrait être considéré comme européen au même titre que le pétrole du Texas est américain. Bruxelles devrait donner des indications sur ce que devrait être la structure du bilan énergétique européen, c’est-à-dire sur les sources d’énergie à développer en priorité. Par exemple : faut-il donner la priorité au nucléaire ?

George W. Bush vient de déclarer que les Etats-Unis devaient se lancer à nouveau dans le programme nucléaire. Aujourd’hui, en Europe, une telle déclaration est quasiment impossible tant les choix nationaux restent différents. L’absence de véritable politique énergétique européenne a un coût qu’avait déjà montré le rapport de Jacques Delors. On parlait alors du « coût de la non-Europe ». Le fait, pour chaque pays, de produire soi-même sa propre énergie a comme conséquence un surcoût d’accès à l’énergie pour le consommateur et notamment le consommateur industriel. Au niveau européen, une des options serait de spécialiser les pays dans la production de certaines énergies. La France dans le nucléaire, l’Allemagne dans l’éolien et le gaz, l’Angleterre dans le pétrole... Enfin, Bruxelles pourrait avoir une politique industrielle des acteurs énergétiques. Elle pourrait elle-même orienter les fusions qu’elle estime souhaitables pour l’Europe et non pas en laissant faire les Etats au coup par coup. »

François Morin :Professeur d’économie à l’université de Toulouse, ancien membre du CRE (collège de la Commission de régulation de l’énergie)

« La concentration industrielle fait flamber les prix »

« Deux grands problèmes sont à résoudre pour mettre en place une politique européenne dans le secteur de l’énergie. Le premier est celui de la sécurité des approvisionnements qui touche essentiellement le secteur gazier. Cette question ne peut pas être réglée uniquement par les mécanismes de marché. Pour s’assurer une sécurité énergétique, notamment au niveau européen, il faut une cohérence dans la politique des contrats à long terme. Or, la logique de marché qui domine obéit à des règles de court terme. Pour s’assurer un minimum de sécurité énergétique, il faut justement basculer dans un système de contrat énergétique à long terme. Bruxelles doit pouvoir aider à mettre en place une telle politique.

Le second problème à résoudre concerne le secteur électrique. Actuellement vingt-cinq Etats nationaux pour vingt-cinq marchés électriques. Au niveau des réseaux électriques, il faut désormais développer les interconnexions entre les différents marchés en multipliant les lignes qui permettent un développement de l’interconnexion entre pays. Mais les gestionnaires de réseaux électriques ont plutôt intérêt à développer leurs réseaux intérieurs. Or, cette absence d’interconnexion transfrontalière profite aux gestionnaires de réseaux de transport de l’énergie électrique. Pourquoi ? Parce que l’existence de goulot d’étranglement dans les réseaux électriques entre pays a pour effet de renchérir le coût du transport de l’énergie. Et donc de profiter à la rentabilité financière des opérateurs locaux. C’est à ce niveau, par exemple, que les autorités européennes doivent agir. Ce ne sont pas les financements qui font défaut, mais la volonté politique à l’échelle de l’Europe. La fusion de Suez et de GDF ne fait que renforcer le poids des grands groupes en Europe. Dans ces groupes, il y a à la fois des activités de monopole (transport et distribution d’énergie) et des activités de concurrence (production et distribution d’énergie). Les activités en monopole mériteraient d’être coordonnées à l’échelle européenne. C’est là où l’on peut bâtir un véritable pôle énergétique. Les activités en concurrence mériteraient de ne pas être concentrées davantage au risque de voir de nouvelles flambées des prix survenir. Or, nous assistons à une flambée des prix de gros tant pour le gaz que l’électricité, justement en raison des pouvoirs qu’exercent ces grands groupes sur les marchés. »

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