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Entretien réalisé par Paule Masson paru dans L’Humanité du 23 novembre 2006

Suez GDF : Un mariage de plus en plus contesté

jeudi 23 novembre 2006 par Paule Masson, Olivier Barrault

Après la décision judiciaire qui reporte le projet de fusion entre GDF et Suez, entretien avec Olivier Barrault, administrateur de Gaz de France.

Avec le jugement du tribunal de grande instance de Paris, GDF est pris en faute. Comment interprétez-vous ce refus de livrer aux personnels les informations sur les conséquences de la fusion avec Suez ?

Olivier Barrault. Je vois deux raisons à cette absence de transparence. Sous prétexte que GDF est maintenant une entreprise en Bourse, elle affiche la volonté politique de sous-estimer les droits des salariés. Mais le refus de nous donner des informations cache aussi d’autres réalités : soit GDF craint de dévoiler des changements tellement radicaux qu’il vaut mieux les cacher, soit les désaccords avec Suez sont tels que les dirigeants ne peuvent pas rendre public les vraies raisons de ce mariage contre nature. La CGT défend le droit des salariés à avoir un débat de fond sur la fusion.

Mais, lors des réunions du conseil d’administration, nous n’avons eu aucun débat sur les véritables enjeux industriels. La seule préoccupation, c’est la question des dividendes. En cas de fusion, nous considérons que le CA serait mis devant le fait accompli. La vérité, c’est que Suez met la main sur Gaz de France. La culture du privé va absorber celle du service public. On va se retrouver dans la situation de Mittal-Arcelor dans l’acier : les conventions signées sur le respect de la culture d’entreprise d’Arcelor ont vite volé en éclats. Mittal a pris le pouvoir.

Avec le report de la réunion du conseil d’administration, la finalisation de la fusion peut être repoussée au printemps. Pourquoi si loin ?

Olivier Barrault. Légalement, le CA ne peut se prononcer sur le projet de fusion qu’à partir du moment où les instances représentatives du personnel – le conseil supérieur consultatif des CMP (équivalent d’un CCE) et le comité de groupe européen - ont pu délibérer. Pour ces deux instances, il y eut des problèmes et la direction à perdu en justice. Souvenez-vous : le 30 août dernier, nous avons déjà gagné la convocation d’un conseil d’administration extraordinaire suite au refus de nous communiquer la « lettre de griefs » de Bruxelles. Cette fois, le TGI a donné raison aux élus européens. Depuis l’accord de la Commission européenne, nous connaissons le nouveau périmètre de l’entreprise. Il faut donc une nouvelle expertise qui permettrait au comité de groupe européen de donner un avis éclairé. Comme elle ne peut être produite qu’au début de décembre, cela reporte la possibilité d’une fusion à 2007. Or, la mécanique technique qui oblige à procéder à la fusion pendant les trois mois de validité des comptes trimestriels repousse le processus à février, mois où justement GDF doit présenter ses résultats annuels qui, eux, sont juridiquement bordés. Les actionnaires vont vouloir attendre avant de s’engager. Nous arrivons facilement dans ce cadre au mois de mars, en plein débat électoral. La question se repose alors de l’opportunité politique de couvrir une fusion de plus en plus contestée. De ce point de vue, le hasard du calendrier fait bien les choses.

Ne pensez-vous pas que, dans cette situation, la fusion avec Suez a vraiment du plomb dans l’aile ?

Olivier Barrault. Il existe aujourd’hui beaucoup d’opportunités pour que cette fusion ne voie pas le jour. Les sondages montrent que 90 % de la population est hostile au mariage avec Suez. Le personnel a voté à 94 % contre. Et l’encadrement, qui a soutenu au départ le projet, est en train de changer d’avis. Les cadres prennent conscience qu’il y a tout à perdre à vendre GDF aux marchés financiers.

Pourquoi alors l’État, principal actionnaire de GDF, continue-t-il de s’accrocher à ce projet ?

Olivier Barrault. L’État cherche à ne pas perdre la face. Comme actionnaire majoritaire qui possède l’entreprise à 80 %, il est confronté à l’épineux problème de la parité d’échange d’actions. En février, il a été arrêté que « une action de Suez vaut une action de GDF plus un euro ». S’appuyant sur les cours de la Bourse, qui n’ont rien à voir avec la valeur intrinsèque de l’entreprise, les actionnaires de Suez réclament aujourd’hui 3 ou 4 euros de plus, soit pratiquement 5 milliards d’euros. Mais du fait des délestages imposés par la Commission européenne, Suez offre moins d’intérêt qu’avant. Si GDF est obligé de financer le surplus des 5 milliards, l’État prend la responsabilité du bradage de GDF, avec de l’argent public.

Voyant ce piège arriver, Thierry Breton s’est empressé de se débarrasser du dossier en expliquant que maintenant c’est une affaire entre les deux entreprises. La décision judiciaire reporte aussi ce problème très embarrassant pour le gouvernement. En fait, elle arrange pas mal de monde...

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