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Suicides au Technocentre Renault : Les oubliés de Guyancourt

dimanche 29 avril 2007 par Sophie des Deserts
Ils étaient tous des salariés modèles. Leur obsession : tenir les cadences. Malgré le stress, la déshumanisation, la perte de repères. Sophie des Déserts a rencontré leurs veuves et leurs collègues

Suicide d’un salarié de Renault Guyancourt. Raymond D., 37 ans, s’est donné la mort le 16 février. La nouvelle se perd dans le flot de l’actualité. Un suicide, un de plus, il y en a 12 000 chaque année, 300 à 400 peut-être liés au boulot. On ne sait pas trop, on ne sait jamais... Celui-là s’est pendu chez lui avec un ceinturon, le genre de drame qui frappe les flics ou les paysans, pas les cols blancs. Le pauvre ne devait pas aimer la vie... En temps normal, personne n’aurait cherché à en savoir plus, mais voilà, quelques semaines plus tôt, deux autres employés du Technocentre ont, eux aussi, décidé d’en finir. Deux salariés modèles, comme lui, quadras fidèles et travailleurs entrés tout jeunes chez Renault. En quatre mois, Antonio, Hervé, Raymond... sont morts d’avoir, peut-être, voulu trop bien faire. Histoire de trois naufragés du capitalisme moderne.

Sur sa dernière photo d’identité, prise à l’automne, il a l’air d’un bachelier. Petit bouc, fines lunettes, le regard brun, d’une infinie douceur, masque une volonté de fer. Raymond a commencé chez Renault en 1992, simple technicien. Au Cnam, les week-ends, le soir après le bureau, toutes ces années, il apprend l’anglais, la mécanique, la sociologie d’entreprise... Il va devenir cadre. Le travail, ce n’est pas pour l’argent ou la gloire, c’est juste dans ses gènes de fils d’ouvrier espagnol. Il veut le meilleur pour sa femme et son garçon. Et puis son métier le passionne. Raymond est spécialiste des châssis. Il planche depuis plusieurs mois sur la nouvelle Laguna. Un projet phare du groupe, des milliards d’euros en jeu. En octobre, un de ses collègues a donné sa démission. Trop de pression, disait-il. C’est vrai, depuis l’arrivée du big boss, Carlos Ghosn, il faut toujours donner plus, son nouveau contrat 2009 prévoit de sortir treize nouveautés en deux ans. Raymond travaille beaucoup, mais lui n’a, pour rien au monde, envie de changer de vie. C’est ce qu’il se dit chaque matin en passant son badge à l’entrée du Technocentre de Guyancourt. Il est là dans le temple de l’innovation, le fleuron de la marque au losange. Un gigantesque paquebot de verre planté en pleine verdure, dix bâtiments, 12 000 salariés et partout des caméras de surveillance. « Alcatraz », disent les anciens. Dans son bureau situé dans la « Ruche », le coeur du centre, Raymond se sent parfois minuscule. « C’est un peu froid, confie-t-il à son épouse. L’ambiance n’est plus comme avant. » Mais faut pas se plaindre, au Technocentre il y a tout pour être heureux : une salle de sport, huit restaurants, une banque, un coiffeur, un café Paul. Là, dans le hall de la Ruche, Raymond prend souvent son petit noir le matin.

Ce vendredi 20 octobre, à 10 heures, il y a un corps sans vie au pied de l’escalier roulant. Un géomètre vient de se jeter du 5e étage. Il s’appelle Antonio B. Antonio, le grand brun qu’il a croisé une ou deux fois sur des projets. Belle gueule, gros poste, l’archétype du manager à qui apparemment tout réussit. Le bruit des couloirs murmure que ça n’allait pas si bien, des problèmes de couple. Certains disent même qu’il est en instance de divorce. Si un seul des collègues avait contacté sa femme, Sylvie, ils auraient su la vérité. Elle leur aurait dit qu’Antonio, l’homme de sa vie depuis dix-huit ans, était devenu en quelques mois l’ombre de lui-même. Après une année à Douai, pour mettre en place la Mégane cabriolet, des missions en Roumanie, en Turquie, au Brésil, on voulait maintenant l’envoyer un an en Roumanie. Il n’osait pas dire non. « Ce serait vu comme un manque de motivation », disait-il. Antonio a toujours tout donné au boulot, c’était dans ses gènes à lui aussi. Fils d’immigrés portugais, il a réussi à passer d’une première technique au Val Fourré aux bancs de l’Ecole centrale de Lyon. Il adorait son métier. Il a donné à Renault quinze ans sans compter mais, depuis l’arrivée de sa nouvelle chef, l’employé modèle a commencé à douter. « Elle me met des bâtons dans les roues, m’engueule en public, confiait-il à sa femme. On me dévalorise sans cesse, rien ne me sera pardonné. » ; et, en boucle : « Je suis nul. » Depuis l’été, Antonio avait perdu 8 kilos, il dormait deux heures par nuit. Sylvie l’avait envoyé consulter un généraliste. Il avait pris du magnésium et parlé aux grands chefs de ses difficultés avec sa supérieure. Quinze jours avant sa mort, on lui proposait un changement. « Je me disais qu’on allait sortir du tunnel, se désole son épouse. Mais il est revenu dépité en disant qu’il s’agissait d’un poste d’ingénieur débutant. » Combien de fois la jeune femme, cadre elle aussi dans une grande entreprise, lui a répété : « Change de boulot, c’est pas grave. » « Il ne m’écoutait plus, souffle-t-elle. J’étais face à un mur. » Le matin du drame, Antonio était blême, ses mains tremblaient. Il devait s’envoler le lendemain pour le Brésil. Sylvie l’a supplié de ne pas aller travailler, il a claqué la porte en disant qu’il avait une réunion cruciale. Trois heures plus tard, le manager sautait au coeur de la Ruche.

C’est le commissariat de Guyancourt qui a prévenu son épouse. Personne, chez Renault, n’a osé lui téléphoner, ni même donner aux policiers ses coordonnées. La jeune veuve n’a, pour seule interlocutrice, que l’assistante sociale du Technocentre. A l’entendre, le bureau d’Antonio est sous scellés, impossible de récupérer ses affaires, même les clés de son appartement, les dessins de son fils. « Au bout de dix jours, explique Sylvie, j’ai appelé la police qui m’a expliqué que, non, rien n’avait été mis sous scellé. » Quand elle récupère le carton de son mari, elle retrouve l’agenda électronique qu’elle lui a offert. Mais, à l’intérieur, il n’y a plus rien, ni les contacts de leurs amis, ni la trace des mails et des rendez-vous de boulot. Etrange, Antonio aurait pris le soin de tout effacer avant de sauter... La veuve apprend que Renault refuse de reconnaître le suicide de son mari comme un accident du travail. « La pire des humiliations », souffle la jeune femme. « Dans ce genre de drame, les causes sont extrêmement complexes, plaide aujourd’hui le DRH du Technocentre. On laisse l’appréciation à la Caisse d’Assurance Maladie, même si on partage la douleur des familles. » Pourtant, aucun cadre n’est venu s’incliner sur la tombe d’Antonio. « On était mal, confesse un collègue qui ne veut pas être cité. Alors on a fait comme s’il ne s’était rien passé. » Sylvie apprendra plus tard qu’« Antonio était trop gentil », que les cadres comme lui sont appelés les « corvéables à merci ». Certains supportent, d’autres non. C’est comme ça, simplement ça ne se dit pas, surtout pas aux médecins chargés par Renault de sonder le moral des employés. Une nouvelle journée de formation contre le stress aura lieu le 23 janvier.

La veille, les vigiles repêchent dans l’étang du Technocentre le corps d’Hervé T. Ses collègues ont donné l’alerte. Hervé n’est pas au bureau, mais il a laissé sa mallette et, sous le clavier, son bilan annuel, passé trois jours plus tôt. C’est écrit : « Objectifs non atteints. » Hervé n’avait pas les responsabilités d’Antonio. C’était un simple technicien, un vieux garçon, fils d’agriculteurs bretons embauché chez Renault, au Mans, il y a vingt ans. Dans le temps, il faisait de la maintenance. Puis il a dû se mettre à l’informatique et s’exiler en 1999 à Guyancourt. Il disait à ses frères qu’il avait de la chance d’appartenir à une boîte aux « reins solides », même si, avec Ghosn, « ça ne rigolait plus ». On travaillait avec des « objectifs » et des sigles compliqués, il fallait faire « les process », vivre en open space, s’adapter au Net (nouvel environnement de travail...). Hervé a été affecté à la documentation technique, puis à la numérisation. Personne dans sa famille ne comprenait ce qu’il faisait, lui non plus. « Hervé était un peu paumé, soupire un de ses collègues. Maintenant, c’est ça : on met les gens devant un ordinateur et roule ma poule. Ce gars-là, il galérait, on aurait dû lui trouver un poste dans l’administratif. »

En bon élève, Hervé notait tout, sur des cahiers, des Post-it, il essayait de refaire sans demander d’aide. « Le matin, il osait à peine dire bonjour, se souvient son voisin de bureau. Il passait comme une ombre. » Hervé déjeunait, et repartait toujours après tout le monde. A 20 heures, le soir de sa mort, il était au bureau, comme d’habitude. Le Breton qui n’aimait pas l’eau s’est jeté dans l’étang glacé du Technocentre. Ses frères ont eu droit eux aussi aux sourires désolés de l’assistante sociale. « Elle nous a dit que son geste n’était pas lié au boulot, qu’Hervé vivait seul, qu’il était anxieux... » C’est vrai, à 20 ans, Hervé avait même fait une dépression, mais depuis il avait retrouvé un équilibre, entre son boulot, ses marathons, son ski à l’UCPA... Il avait prévu d’y retourner en mars. Que s’est-il passé ? Mystère, l’homme qui notait tout aurait vidé son ordinateur avant le drame, selon les responsables de Renault. Rien, pas de trace, comme Antonio... Mais les frères d’Hervé retrouvent chez lui des dizaines d’écrits. Des brouillons de mails, des notes pour dire qu’il n’y arrive plus, qu’il ne comprend rien aux nouveaux logiciels, qu’il voudrait une formation qu’on lui refuse obstinément. « J’ai mis beaucoup d’énergie pour appréhender ce métier totalement nouveau, a-t-il griffonné. On travaille beaucoup dans l’urgence, petit à petit cela entraîne chez moi un stress négatif. » La psychologue lui demande de cesser de passer plus de dix heures par jour devant l’écran. Le médecin du travail, qui l’a mis au repos quinze jours en juin dernier, recommande « à moyen terme un poste moins stressant ». Plus de 600 salariés rassemblés par la CGT rendent hommage à Hervé au bord de l’étang. « Les suicides, c’est la partie émergée de l’iceberg, finit par reconnaître la CFDT. Il y a beaucoup de souffrance au travail. Peu à peu les gens parlent. »

Fin janvier, le Techno-centre a le blues. « Comment peut-on en arriver à se tuer ? », demande Raymond à son épouse. Elle tremble. Depuis ce nouveau projet Laguna, dit-elle, Raymond ne pense qu’au boulot. Trop de tension, de problèmes à résoudre. Le grand chef, « le salaud », comme il l’appelle, ne l’écoute pas et, lui, il va « mettre dans la merde 12 000 personnes ». Ray-mond ne plaisante pas, il a perdu l’appétit, tombe à 19 heures sur le canapé, et se relève la nuit pour travailler. Son fils souffre, sa femme n’en peut plus. Encore quelques mois, demande-t-il. En avril, la nouvelle Laguna sera prête, ils partiront en Corse. C’est la promesse qu’il leur fait le jour de la Saint-Valentin, avant de les déposer à l’aéroport rejoindre la belle-famille en Yougoslavie. Ce mercredi matin, son chef le trouve « pas dans son assiette ». « Au déjeuner, il parlait peu, se souvient-il. Il disait qu’il avait peur de ne pas tenir ses objectifs. Je l’ai rassuré, il était tout à fait en trajectoire. » Le lendemain, Raymond doit être à l’usine Renault de Sandouville. Son chef tente en vain de le joindre chez lui, sur son portable. Vendredi, la police le découvre, pendu dans sa maison. Comme chaque matin, le « futur cadre » a laissé un petit mot sur le tableau d’écolier de son fils. Quelques lignes adressées aux siens pour leur dire qu’il les aime. « Je suis nul, je vais être licencié », conclut-il. Au Stabilo, Raymond accuse nommément l’un de ses chefs et aussi Carlos Ghosn, le grand patron. Le parquet de Versailles vient d’ouvrir une enquête préliminaire. La société Renault vient d’annoncer un plan d’urgence pour réduire le stress au travail...

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