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Sylvie Mayer : Coordinatrice avec Jean-Pierre CALDIER du Guide de l’économie équitable (*).

lundi 27 août 2007

Construire un mode d’échanges plus équitable

Chaque été le prix des fruits et des légumes revient dans l’actualité. Ils sont trop chers pour les bourses modestes. De leur côté, les viticulteurs, arboriculteurs, maraîchers, éleveurs sont confrontés en permanence à des crises qui conduisent à la disparition d’une ferme toutes les vingt minutes en France, toutes les trois minutes en Europe. L’agriculture ne représente plus que 5 % du PIB mondial, 2 % de celui des pays riches. Des millions de paysans du monde souffrent du prix d’achat de leurs récoltes, inférieur de 10 % à 50 % à leur prix de revient. Contraints à produire pour l’exportation face à la concurrence des produits occidentaux subventionnés, ils ont dû renoncer à leurs cultures vivrières. Ils sont les premières victimes de la faim. Des paysans d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine ont commencé à s’organiser pour résister. En partenariat avec des organisations non gouvernementales, en même temps qu’ils exigent que l’agriculture sorte de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ils construisent un mode d’échange plus juste, plus équitable, plus digne, plus transparent. Avec des parts allant de 5% à 50 % selon les produits et les pays (50 % des bananes achetées par les Suisses sont bio équitables), ce « commerce équitable » est désormais sorti de la marginalité. Des consommateurs de plus en plus nombreux exigent la présence de ces produits toujours plus diversifiés dans leurs lieux d’achat. Des entreprises publiques et privées, des collectivités locales commencent à s’y approvisionner pour leurs restaurants, les vêtements de leurs salariés, les cadeaux de Noël… Peut-on imaginer que les pratiques, les valeurs, les critères de ce commerce alternatif s’étendent à l’ensemble du monde ? Qu’ils s’appliquent au commerce de produits agricoles en France et en Europe ? Peut-on organiser un commerce équitable Nord-Nord ? Sud-Sud ? Des agriculteurs, en France, en Europe, commencent à s’y mettre. J’y reviendrai, mais je peux déjà dire que cela implique de transformer profondément le système de commerce international et de régulation des prix, de changer les règles de l’OMC, de permettre à chaque peuple, chaque pays, chaque ensemble régional de décider librement de sa politique agricole pour développer sa souveraineté alimentaire. Cela ne pourra se réaliser qu’avec l’implication des citoyens et citoyennes du Nord et du Sud.


Deux exemples d’échange équitable à suivre

Peut-on imaginer un mode d’échange équitable, non plus entre paysans du Sud et consommateurs du Nord, mais à l’intérieur d’un pays ou d’un continent ?

Deux exemples en Amérique latine nous prouvent que oui.

Le Mexique a été l’un des premiers pays à pratiquer le commerce équitable Nord-Sud. Les producteurs, forts de cette expérience, ont créé en 2001 un label mexicain, Comercio Justo Mexico, cherchant à rapprocher producteurs et consommateurs nationaux, avec son propre système de normes et de certification. Une entreprise intégrée, propriété des petits producteurs, assure la commercialisation des produits. Ils ont aussi créé une marque collective, Nuestro Maiz, qui alimente un réseau de tortilleras franchisées (équivalent de nos boulangeries). Le stade de la transformation est intégré au commerce équitable, et les marques collectives sont certifiées et contrôlées par des conseils de régulation qui impliquent tous les acteurs de la filière, dans une démarche participative.

Au Venezuela, il existe depuis une trentaine d’années une coopérative de producteurs et de consommateurs, AFINCO, dont la philosophie est « ni donner ou pêcher un poisson, ni apprendre ou enseigner à pêcher, mais pêcher ensemble ».

Cette coopérative produit 800 tonnes de fruits et légumes par an. Les paysans et les consommateurs adhérents décident ensemble des types de production, des quantités, des prix.

Les paysans décident qui produit quoi et chaque semaine une vente est organisée dans plusieurs villes du pays, avec un prix unique quel que soit le produit. La quantité des achats est fonction des récoltes et de la taille de la famille. Les sociétaires occupent à tour de rôle tous les postes de travail et de responsabilité. Tout ce qui est produit est consommé : pas de gaspillage, les frais sont limités.

Discipline collective, polyvalence de tous, responsabilité partagée permettent le succès durable de cette coopérative originale.

Ce système ressemble à celui de nos AMAP, Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne, partenariats directs producteurs-consommateurs qui concernent plus de 35 000 familles françaises et, en Asie, un million de Japonais. Chez nous aussi des agriculteurs organisent des circuits courts, sans passer sous les fourches caudines des grossistes et de la grande distribution, voire de leurs coopératives qui en prospérant ont parfois oublié les quatre principes fondamentaux de la coopération.

Un mode d’échange équitable pourrait-il concerner d’autres productions en passant par les circuits traditionnels de vente ou la grande distribution ? Cela fait l’objet d’un vif débat sur lequel je reviendrai.


Juste prix et coût global

Le rôle de la grande distribution sera déterminant pour transformer les échanges internationaux. C’est un empire commercial et financier énorme, socialement et écologiquement coûteux, dominant tous les continents. Il est en même temps fragile et plein de contradictions. Il ne vit que par l’exploitation de ses fournisseurs, de ses salariés et de ses clients, et aujourd’hui, à court terme, par la valorisation et la vente de son immobilier (chez Carrefour, 40 % de son chiffre d’affaires, chez Casino, 20 % de son CA, tous deux cotés en Bourse).

Peut-on imaginer sa disparition ? Un retour au commerce de proximité, qu’il a d’ailleurs largement remplacé par ses propres petits magasins ? Le concept de grande distribution correspond aux besoins d’aujourd’hui et, en Europe, la plus grande part du commerce de détail y est réalisée (plus de 50 % en France, au Danemark, Finlande, plus de 40 % en Allemagne, Espagne). Il faut donc réfléchir à une transformation de ce système pour qu’il soit au service de tous, et prenne en compte démocratiquement les enjeux sociaux, écologiques et d’aménagement. On peut imaginer de nouvelles mesures législatives pour réguler les prix, imposer la transparence, protéger producteurs et fournisseurs et la création d’un réseau de contrôle citoyen. Les achats de 300 000 consommateurs représentent les bénéfices d’une enseigne : en agissant collectivement ces derniers auraient le pouvoir de lui imposer leurs exigences ! À plus long terme, c’est le statut même de la grande distribution, qui doit changer. Ne pourrait-on inventer un système de partenariat entre tous les acteurs de la chaîne ? Certaines enseignes sont déjà des coopératives de commerçants. Pourraient-elles se transformer en coopératives où seraient sociétaires à part entières (une personne = une voix) propriétaires et salariés des magasins, producteurs et consommateurs ? Dans cette transformation du système commercial, un « juste prix » tout au long des filières de production devrait être calculé. Il comprendrait non seulement les coûts de production, fabrication, distribution (court terme), mais aussi les dépenses sociales et environnementales (moyen et long terme) qui aujourd’hui restent à la charge des collectivités et des contribuables que nous sommes. Sans ce « coût global » calculé à chaque étape de la filière, en fonction de la responsabilité de chaque acteur, il ne pourra y avoir d’échanges équitables rétablissant durablement la justice et l’égalité entre les peuples et entre les êtres humains.


Solidarité et démocratie

Partout dans le monde existe un foisonnement d’organisations, d’entreprises, qui pratiquent une autre manière de faire de l’économie. Leurs acteurs partagent la même conviction : on peut pratiquer des échanges équitables où chacun compte pour un, dont l’objectif n’est pas le profit de quelques-unes, mais le service à tous.

Cette économie sociale et solidaire : mutuelles, coopératives, associations, représente dans notre pays 10 % du PIB pour 8 % d’actifs, ce qui montre son poids et son efficacité.

Ainsi, les Sociétés coopératives de production (SCOP) ont fait la preuve de leur pérennité, de l’implication de leurs salariés, avec de meilleures conditions de travail, des salaires en moyenne plus élevés… Près de 30 000 chefs d’entreprises prendront bientôt leur retraite. Pourquoi, lors de chaque cession d’entreprise, ne pas donner aux salariés un droit de préemption pour transformer ces entreprises en SCOP ?

Le mouvement mutualiste et coopératif est présent dans la banque et l’assurance, avec 60 % des dépôts bancaires, 37,6 millions de mutualistes (60 % des Français).

Sous nos yeux indifférents, en abandonnant une partie de ses principes initiaux, ses dirigeants lui ont fait perdre son âme et son pouvoir transformateur. Nous assistons à des dérives spectaculaires :

Banque populaire, Crédit coopératif et Caisse d’épargne fusionnés dans Natexis effectuent des opérations spéculatives sur des entreprises en difficulté, ce qui génère le plus souvent fermetures, licenciements, délocalisations, comme dans l’entreprise Well…

Le Crédit coopératif possède un tiers de la banque qui gère la carte de fidélité Leclerc.

La Banque populaire vient de payer au prix fort (2,6 fois le chiffre d’affaires, 27 fois le bénéfice) l’achat de Foncia, un grand des services de l’immobilier.

Le Crédit agricole, banque professionnelle de 95 % des agriculteurs, est désormais actionnaire de Carrefour à travers l’alliance des fonds d’investissement Eurazeo et Colony !

Les grandes coopératives agricoles oublient souvent elles aussi leurs principes de base et se lancent dans des opérations multinationales. Certaines associations de service à la personne pratiquent les emplois précaires…

Un retour aux fondements démocratiques et solidaires de cette économie sociale est nécessaire. Le pouvoir des sociétaires et coopérateurs, s’ils l’exerçaient, serait considérable : le secteur bancaire coopératif associé à la Caisse des dépôts représenterait près de 1 500 milliards d’euros : 4,5 fois le budget de la France, 20 fois le chiffre d’affaires du groupe Carrefour. Une bonne base pour constituer un pôle public financier qui pourrait devenir le garant de créations de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois basés sur les principes de l’économie sociale.

(*) Guide de l’économie équitable, édité par la Fondation Gabriel-Péri. http://guideeconomieequitable.blogspot.com ou www.gabrielperi.fr/solidaire
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