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Gaël de Santis , Bruno Odent | L’Humanité du 11.01.2008

Toute l’Europe hantée par la baisse du pouvoir d’achat

vendredi 11 janvier 2008 par Bruno Odent, Gaël De Santis
Économie . Le porte-monnaie des Européens est pris en étau entre hausse des prix et écrasement des rémunérations, illustrant une répartition de plus en plus inégale des richesses.

L’inflation galope, et la question du pouvoir d’achat taraude de nombreux pays européens. À tel point que le premier ministre slovène, Janez Jansa, a dû admettre que « l’inflation élevée est un problème pour la Slovénie  ». Bien que son pays assure la présidence de l’Union européenne (UE) pour le premier semestre, il s’est pris à pointer du doigt la monnaie unique : « L’introduction de l’euro a contribué à cette accélération de l’inflation à hauteur de 0,6 %. » Ljubljana a adopté la monnaie unique en janvier 2007 avec une inflation de 2,5 %, et affiche maintenant un taux record de 5,7 %. Pire, la hausse des prix alimentaires est de 11 %, créant un vif mécontentement. En novembre dernier, le candidat soutenu par le gouvernement pour la présidence de la République a été battu, en grande partie sur cette question du pouvoir d’achat.

logement, énergie, alimentation…

La Slovénie est à l’image de l’Europe. Tous les pays affichent des compteurs au rouge : + 2 % en France, + 9,6 % en Estonie, qui n’est pas près de remplir les critères d’adhésion à l’euro. De son côté, Eurostat a même annoncé pour la zone euro en décembre une inflation de 3,1 % sur un an, un chiffre inégalé depuis six ans et demi. Partout, les facteurs explicatifs sont les mêmes : hausse des tarifs de l’énergie, augmentation du prix des denrées alimentaires, loyers en hausse, et surtout un partage des richesses de plus en plus défavorable aux salariés, la part des salaires ne cessant de décroître dans la valeur ajoutée.

L’an dernier, les prix du logement ont augmenté partout en Europe, sauf en Suède. Selon l’indice Eurostat des prix à la consommation, la hausse a été de 3,6 %. En Espagne, la question du logement arrive à se hisser parmi les principales questions politiques. Du fait que 85 % des foyers espagnols sont propriétaires de leur propre logement, l’offre locative est extrêmement faible et coûteuse. Le prix de l’habitat a augmenté de 5,1 % dans les capitales de province l’an dernier. Depuis 1985, une habitation neuve a vu son prix quintupler. Ce qui a conduit l’an dernier des jeunes à manifester contre la difficulté à se loger. Dans un rapport, le conseil national de la jeunesse illustrait ainsi la difficulté : il faudrait qu’un jeune gagne 126,05 % de plus pour ne pas s’endetter excessivement lors de l’achat de son logement !

En ce début d’année, les annonces de relèvement des tarifs de l’énergie attirent l’attention. Le cours du pétrole, qui a touché les 100 dollars le baril, explique seulement en partie ces hausses. Privatisations, puis dérégulation n’ont eu pour effet que de faire grimper les prix, les coûts d’investissement pour entrer sur le marché ne laissant la place qu’à un oligopole de quelques concurrents. C’est le cas en Allemagne où, depuis 2000, les factures ont augmenté de 50 %, faisant du prix de l’électricité l’une des principales préoccupations des citoyens. Au Royaume-Uni, le chancelier de l’Échiquier, Alistair Darling, s’est inquiété fortement quand le quatrième opérateur du pays a dévoilé une hausse de 17,2 % des tarifs du gaz et de 12,7 % de ceux de l’électricité.

hausse du cours des céréales

Le poste de dépenses le plus douloureusement ressenti par les ménages est celui de la nourriture. Les étiquettes des produits alimentaires ont augmenté de 5,1 % dans l’UE, en lien avec les cours sur les marchés mondiaux. En décembre, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a dévoilé que son indice des prix des denrées alimentaires dans le monde avait vu un bond de « de près de 40 % en 2007, contre 9 % en 2006 ». Des hausses qui donnent lieu à de véritables spéculations. Selon l’analyste du marché des céréales à la FAO, Abdolreza Abbassian, cette augmentation des cours s’explique par trois facteurs : « des problèmes de production dans les zones productrices les plus importantes », avec des catastrophes naturelles, « une extrême faiblesse des stocks de céréales, au plus bas depuis trente ans », et une demande en hausse, du fait de l’augmentation de la population et des richesses sur le long terme, qui conduit certaines populations à changer de régime alimentaire. De plus, il existe une « demande émergente » avec les biocarburants, qui viennent parasiter les cours des céréales.

inquiétant cercle vicieux

Plus globalement, les variations sur les marchés de l’énergie, des matières premières et de l’immobilier n’expliquent qu’une part de la baisse du pouvoir d’achat. Sur le long terme, c’est la répartition des richesses produites en faveur des actionnaires depuis les années 1980 qui est en cause. Ainsi, selon les chiffres de la Commission européenne, la part des salaires dans la valeur ajoutée a diminué entre 1982 et 2006 de 8,6 points dans l’UE, au profit du capital.

Cette raison structurelle est notée par la Confédération européenne des syndicats dans sa résolution sur les négociations collectives de 2007. Le comité exécutif du syndicat explique que « les salaires sont mis sous pression par le modèle économique européen ». Selon le document, « la mobilité illimitée des capitaux (…) est utilisée pour mettre sur pied une coordination de facto des exigences des entreprises ». De plus, « la modération compétitive des salaires déclenche un cercle vicieux de faible demande domestique entraînant à son tour une croissance globale faible, mettant ainsi en place la phase - suivante de l’obtention de concessions de la part des travailleurs ». Une stratégie bien rodée au service des actionnaires, mais qui pourrait être contrée en 2008. La presse économique s’inquiète déjà des « demandes agressives d’augmentations » pour cette année en Europe.


Les Allemands veulent leur SMIC

Le vif débat autour de l’instauration d’un salaire minimum légal tient le haut de l’affiche dans un pays où ce garde-fou n’existe pas contre le dumping salarial, largement pratiqué.

La question de l’introduction dans le pays d’un salaire minimum légal s’est hissée depuis plusieurs semaines au sommet du débat public germanique. Sur fond de disparités sociales croissantes, des salaires horaires oscillant entre 4 et 7 euros sont devenus le lot quotidien de centaines de milliers de personnes. D’où l’extrême sensibilité de l’opinion pour le sujet, sachant qu’il n’existe aujourd’hui outre-Rhin aucun garde-fou légal en matière de rémunération.

Pour beaucoup, la descente aux enfers a été très brutale après la mise en place de la fameuse réforme du marché du travail, Harz IV, obligeant les chômeurs de longue durée à accepter n’importe quel emploi, à n’importe quelle condition. « Arm trotz Arbeit » (pauvre malgré le travail), clament les banderoles ou les milliers de tee-shirts portés dans toutes les manifestations de ces dernières semaines par les syndicalistes du DGB. « Avec l’américanisation de la vie économique, ce pays a perdu la mesure », dénonçait en début de semaine le président de la confédération DGB [1]. Un site proche du syndicat a lancé une pétition pour l’instauration d’un salaire minimum légal national à 7,50 euros (environ 1 700 euros brut par mois).

Die Linke. (la gauche) qui avait engagé seule initialement une campagne sur ce thème est maintenant rejointe par le Parti social-démocrate (SPD), et même par certains cercles de la Démocratie chrétienne (CDU). Le ministre des Finances, Peer Steinbrück (SPD), d’une orthodoxie libérale à toute épreuve et qui, jusqu’ici, refusait toute action du législateur sur ce sujet, vient d’opérer un revirement à 180 degrés et il semblerait qu’Angela Merkel ne soit plus totalement opposée à l’instauration d’un SMIC à l’allemande.

La sensibilité de l’opinion est à vif. Car sous l’effet de la flexibilisation, des mesures de libéralisation introduites ces dernières années, l’Allemagne est l’un des pays où l’amputation du pouvoir d’achat a été, de loin, la plus forte de toute l’UE, selon les observations des instituts de conjoncture les plus officiels. Le fait qu’il n’existe pas de salaire minimum légal a naturellement accentué encore le mouvement. Le dumping salarial a pu être pratiqué en quelque sorte à domicile, en s’appuyant en particulier sur les régions de l’Est, sinistrées par le chômage et transformées en super— laboratoires à déréglementer.

La crise du syndicalisme allemand a pesé également très lourd dans cette détérioration des rémunérations des couches les plus défavorisées, jusqu’à celle des classes moyennes. Car le travail de sape à l’égard des accords tarifaires a affaibli les syndicats. Alors qu’ils étaient les seuls garants dans le modèle social germanique de minima de branches corrects, leur perte d’influence spectaculaire (le DGB a perdu la moitié de ses adhérents en l’espace de dix ans) les a rendu incapables de résister aux pressions patronales.

La montée des aspirations populaires à une amélioration du pouvoir d’achat ne se traduit pas seulement dans l’acuité du débat sur l’instauration d’un salaire minimum. Les revendications très conséquentes exprimées au même moment, dans plusieurs secteurs (+ 8 % dans la métallurgie, + 6 % dans les services et le commerce, etc.) illustrent aussi, à leur façon, l’importance du « manque à gagner » pour les salariés. Après des années de vaches maigres ou de « modération » pratiquée au nom de prétendus « pactes pour l’emploi » associant syndicats, patronat et gouvernement dans le cadre de ce modèle social consensuel germanique, désormais à bout de souffle.


Les syndicats italiens remontés

Face à l’explosion des prix, les confédérations se mobilisent, menaçant de déclencher des grèves pour obtenir un dégel conséquent des rémunérations.

Le pain se fait cher en Italie. Son prix a augmenté de 12,3 % l’an dernier. L’autre aliment de base, les pâtes, a fait un bond de 8,4 %. Plus globalement, les prix alimentaires ont pris 4 % l’an dernier. Le gazole est 15,4 % plus cher que l’an dernier. Au total, l’inflation pour l’année passée est de 2,6 %. Des chiffres qui s’affichent en une des quotidiens italiens. Autant dire que, dans la Péninsule, la question du pouvoir d’achat est au centre des conversations quotidiennes et des discussions entre les syndicats et le gouvernement.

Le 8 janvier a été l’occasion d’une première rencontre sur la question entre le patronat et les trois grandes confédérations, la CGIL, la CISL et l’UIL. Cette dernière semaine, les syndicats avaient fait monter la pression, agitant la menace d’une grève pour des augmentations de salaires. L’accord trouvé mardi prévoit de traiter la question plus tard. Un nouveau terme a même été inventé pour l’occasion par le ministre du Travail, l’ancien syndicaliste Cesare Damiano, la « calendarisation ». À terme, le ministre entend avec les partenaires sociaux promouvoir un « pacte pour le développement, pour l’activité et pour l’amélioration des pensions et revenus », chose qui n’est pas advenue depuis 1993. En fait, la discussion traîne en longueur pour deux raisons. Le gouvernement et les syndicats veulent s’assurer de la pérennité du gouvernement. En décembre, le gouvernement avait fini l’année dans des conditions difficiles. Lors d’un vote de confiance au Sénat, l’exécutif n’avait dû sa sauvegarde qu’aux voix des sénateurs à vie. Deuxième raison : en avril sera connu l’état de la trésorerie de l’État italien pour le premier semestre.

Si, pour le ministre Damiano, « les salaires italiens sont trop bas », le gouvernement pense avoir un autre levier pour améliorer le pouvoir d’achat des ménages : la baisse d’impôt. Empreint d’une philosophie néolibérale, le Parti démocrate au pouvoir pourrait utiliser les revendications sur le pouvoir d’achat pour diminuer le poids de l’État dans l’économie. Une perspective qui inquiète certains syndicalistes. « Une idée bizarre a aujourd’hui libre cours », estimait avant-hier dans une interview au quotidien de Refondation communiste, Liberazione, le secrétaire de la Bourse du travail de Brescia. « Ce que le patron ne te donne pas, tu peux l’avoir de l’État. [Ce qui] n’a rien à voir avec le problème de fond : les salaires doivent augmenter. » De leur côté, le Parti des communistes italiens (PdCI), membre de la coalition gouvernementale, estimait que le patronat avait déjà reçu assez de ce gouvernement, et de réclamer « l’indexation des salaires sur l’inflation réelle et non sur celle programmée ».


Jean-Claude Trichet, inflexible gardien de la modération salariale

Que la spéculation fasse grimper le cours du pétrole, que la production agricole soit bridée et fasse grimper les cours des céréales, que les logements soient rares et de plus en plus chers n’inquiète pas le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet. Le gardien de l’orthodoxie monétaire n’a d’yeux effrayés que pour les salaires. Pour lui, si les salaires augmentent les prix augmentent. « La BCE ne tolérera pas de spirale inflation salaires », a-t-il déclaré hier au cours de la conférence de presse tenue à l’issue de la réunion des gouverneurs.

Pas question de s’en prendre à la spéculation financière qui tarit les sources d’investissements pour la production réelle. Peu lui importe que, depuis 1999, les salaires européens augmentent moins vite que l’inflation, au plus grand plaisir du patronat. Si l’institution monétaire a choisi pour le moment de laisser ses taux inchangés, à 4 %, le gouverneur en chef a menacé d’agir de façon préventive contre un deuxième tour social. Il a peur qu’avec l’inflation montent les revendications salariales. En cas de hausse des salaires, il augmenterait ses taux, avec pour conséquence une raréfaction du crédit et une baisse des investissements dans la zone euro.

En effet, la BCE s’inquiète des 3,1 % d’inflation dévoilés par Eurostat le 4 janvier. « L’homme de l’année » pour le Financial Times estime qu’à 2 % c’est déjà trop. Diplômé des grandes écoles républicaines françaises, le chancelier en chef depuis 2003 s’inquiète davantage de l’inflation que de la croissance.

C’est le rôle que lui assignent les traités européens.

Au moment où devrait se poser la question de l’indépendance de la BCE, Jean-Claude Trichet réussit à commencer l’année en faisant de la lutte contre l’inflation l’alpha et l’oméga de toute politique économique. Pas question pour lui de prendre en compte les « non » français et néerlandais au référendum de 2005, lui qui avait déclaré en prenant ses fonctions : « I am not a Frenchman. »

[1] Dans un entretien accordé au magazine Der Spiegel du 7 janvier 2008.

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