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Entretien réalisé par Yves Housson | L’Humanité du 05.01.2008

Travail du dimanche . « Une entreprise de marchandisation du temps »

mardi 6 janvier 2009 par Yves Housson, Paul Bouffartigue
Pour le sociologue Paul Bouffartigue, le projet du gouvernement met en cause« la spécificité des temps humains et sociaux ».

Pour justifier son projet sur le travail du dimanche, le gouvernement invoque notamment l’évolution des conditions de vie. L’ouverture des magasins le dimanche faciliterait la vie de salariés en manque de temps dans la semaine. D’autre part, des besoins différenciés relativiseraient la place du dimanche comme jour de repos, par exemple dans le cas de parents séparés. Quelles réflexions vous inspirent ces arguments ?

Paul Bouffartigue. C’est souvent au nom de l’intérêt des « consommateurs » que la classe dirigeante cherche à légitimer la dégradation de la condition sociale des producteurs. À ma connaissance, aucune enquête sérieuse auprès des salariés ne montre une demande significative de leur part en matière d’extension au dimanche des horaires d’ouverture des commerces. S’il est vrai que nombre d’entre eux souffrent d’un « manque de temps » - et souvent de revenus - pour toutes sortes d’activités, c’est pour toute une série de raisons, autrement plus sérieuses que… celle de trouver fermées les portes des magasins le dimanche. Et d’abord parce que les temps captifs du travail sont trop longs : le travail lui-même, mais aussi les trajets, les coupures quotidiennes - trop longues ou trop courtes pour être mises à profit -, les préoccupations professionnelles contaminant le temps hors travail, le temps du travail domestique, lequel incombe encore très largement aux femmes.

Certes, on trouve des salariés qui ne sont pas hostiles au travail le dimanche. Parmi ceux qui travaillent d’ores et déjà le dimanche, une récente étude les estime cependant à moins d’un sur quatre. Encore qu’ils ne sont que 14 % à évoquer une « libre décision pour des raisons d’emploi du temps » : parmi eux sans doute beaucoup de jeunes sans responsabilités familiales. Les autres - 9 % - avancent une « libre décision pour augmenter ses revenus » : parmi ces derniers, sans doute, de nombreux salariés du commerce et des services dont on connaît le niveau très faible des salaires. Dans les deux cas, nombreux sont les étudiants contraints de travailler le week-end pour financer leurs études.

Les « parents séparés » seraient-ils davantage demandeurs pour travailler le dimanche que les autres parents ? A priori c’est l’inverse : en cas de séparation, la charge des enfants repose à 80 % sur les mères, lesquelles travaillent aussi professionnellement et manquent particulièrement de temps pour leurs enfants comme pour elles-mêmes. Quant aux pères divorcés, le week-end n’est-il pas le moment privilégié des retrouvailles ?

J’ajoute que les consommateurs sont très loin d’être tous des « actifs » - au sens de l’INSEE -, puisqu’on trouve parmi eux les retraités, les personnes au foyer, les étudiants, ni même des « actifs » occupés et à plein-temps - chômeurs, salariés à temps partiel… Pour tous ceux-là, l’argument du « manque de temps en semaine » ne tient guère.

Le projet gouvernemental s’inscrit dans le contexte des profonds changements qui affectent, depuis quelques années, le temps de travail : 35 heures, flexibilité, horaires atypiques… On parle d’un temps en miettes. Dans quelle mesure ces changements percutent-ils les temps de la vie sociale ?

Paul Bouffartigue. L’extension du travail le dimanche s’inscrirait effectivement dans le mouvement, largement engagé, de flexibilisation des temps de travail et de désynchronisation des temps sociaux. Plus fondamentalement, il s’agit de marchandisation du temps. Le capitalisme libéralisé tend à plier tous les temps sociaux et humains à la logique de la valorisation : « le temps est de l’argent » et tous les « temps se valent ». Logique qui nie la spécificité des temps humains et sociaux, qui, précisément, ne sont pas équivalents, ni physiologiquement, ni socialement, ni symboliquement. D’où la contradiction foncière entre la logique du capital, qui tente de soumettre le temps des hommes à ses temporalités productives et marchandes, et la logique humaine, qui cherche à l’inverse à maîtriser ses temps de vie.

Le manque de maîtrise de son temps de travail, la flexibilité sans cesse croissante de celui-ci en fonction d’impératifs de court terme ne contribuent-ils pas au phénomène de souffrance au travail qui a explosé dans les dernières années ?

Paul Bouffartigue. Une des grandes limites des 35 heures, c’est que la diminution de la durée du travail, quand elle a pu être effective, s’est faite souvent en concédant, outre des mesures de flexibilité insuffisamment maîtrisée par les travailleurs, une densification et intensification productives. En accentuant donc un mouvement de retrait, voire de ressentiment par rapport à un travail qu’on ne peut plus accomplir correctement. Du coup, la qualité du temps « libéré » est souvent médiocre. La leçon est qu’il faut absolument tenir ensemble les deux grandes revendications émancipatrices du mouvement ouvrier : se libérer du travail et libérer le travail.

Quelles aspirations percevez-vous chez les salariés en matière de temps de travail et de temps libre ?

Paul Bouffartigue. Le salariat est extrêmement diversifié de ce point de vue, avec une polarisation en cours. Il y a ceux qui travaillent beaucoup, souvent trop, mais pour qui cela devient presque synonyme de privilèges : avoir un emploi, et de surcroît un travail intéressant. Chez eux, un surinvestissement professionnel est souvent ambivalent, il traduit à la fois l’implication dans le travail et un contexte compétitif et anxiogène. Chez les moins qualifiés, les plus exposés au chômage de masse et au sous-emploi, on est davantage à la recherche d’un emploi sûr, ou attaché à lui. Pour tous, l’objectif de « travailler moins pour travailler tous » reste valable, même s’il est plus difficile à construire. Il me semble donc indispensable, à rebours d’une banalisation des horaires de travail hors normes sociales, de reréglementer le temps de travail. Et ce dans la double perspective d’une diminution effective - vers les 32 heures - et d’un élargissement des possibilités individuelles de choix aux différentes échelles des temps de la vie.

(*) Paul Bouffartigue est directeur de recherches au CNRS, laboratoire d’économie et de sociologie du travail, universités d’Aix-Marseille-I et II. A dirigé la publication le Retour des classes sociales. Inégalités, dominations, conflits. Éditions La Dispute, 2004. Auteur, avec Jacques Bouteiller, d’« À propos des normes du temps de travail. De l’érosion de la norme fordienne aux normes émergentes », Revue de l’IRES, avril 2003, no 2.

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