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Philippe Jérome | L’Humanité du 28.09.2007

Travailler chez IBM pourrait nuire à la santé mentale

vendredi 28 septembre 2007 par Philippe Jérôme
La direction de la multinationale tente de se débarrasser du médecin du travail qui avait alerté sur des risques de suicide, sur son site de La Gaude.

Imaginez au Moyen Âge le capitaine d’un navire touché par une épidémie et qui, au lieu de tenter de la combattre, place en quarantaine… le médecin du bord en préconisant de le jeter à la mer. C’est dans le même ordre d’idée ce qui se passe à l’aube du troisième millénaire dans un grand vaisseau de haute technologie, l’un des trois établissements de production en France de la multinationale américaine IBM, ancré depuis une trentaine d’années sur le territoire de La Gaude, petite commune de la région niçoise.

En fait de moderne vaisseau, cette entreprise informatique a des allures de galère pour les 650 personnes, pour la plupart ingénieurs et techniciens, qui y rament quotidiennement au rythme infernal du PBC (lire ci-dessous). Une technique de management qui transforme la plupart des ingénieurs en forçats, forgeant eux-mêmes leurs propres chaînes que le docteur Georges Garoyan, médecin du travail salarié par la Metra et qui tient depuis septembre 2006 des permanences tri-hebdomadaires à La Gaude, juge inacceptable. Inacceptable surtout pour nombre de salariés qui, soumis à d’importantes surcharges de travail, sont en proie au stress et pourraient développer des pathologies. Signe inquiétant : un employé sur trois d’IBM La Gaude est devenu insomniaque. À ce « travailler toujours plus » pour des informaticiens embauchés au forfait et qui ne comptent donc pas les heures, s’ajoutent, selon Serge Kerloc’h, délégué (CGT) du personnel, des « petites vexations quotidiennes » telles que la vérification des heures d’entrée et de sortie ou le contrôle strict des congés, de la part de certains « managers encadrants », d’autant plus zélés qu’ils sont eux-mêmes soumis au PBC. Accumulées, ces vexations ont le même effet que le harcèlement moral qui, on le sait, peut conduire à la dépression.

Autre source d’angoisse pour les salariés de La Gaude, la délocalisation du savoir. Comme l’explique Serge Kerloc’h : « Nous formons actuellement des ingénieurs en Tchéquie et en Hongrie qui, dans quelque temps, seront peut être embauchés trois ou quatre fois moins cher, pour faire notre travail ! Chacun se demande donc ce qu’il va devenir. ». À l’autre bout de la chaîne, le Dr Garoyan s’est particulièrement intéressé, pour établir son rapport annuel, à un groupe de trente-quatre salariés, tous ingénieurs de haut niveau qui avaient été « vendus » comme des meubles à la société AMCC, puis réintégrés chez IBM pour cause de difficultés financières de ladite boîte. Si huit d’entre eux ont retrouvé un poste de travail, les autres ont été isolés, placés seuls devant un écran d’ordinateur à faire du e-learning, de l’apprentissage sur Internet. « Ils se sont sentis inutiles, humiliés, méprisés », a observé le médecin qui, dans un courrier transmis le 27 juillet dernier à la direction des ressources humaines, c’est-à-dire au chef du personnel, alertait sur les « risques de suicide » dans l’entreprise. Réponse du DRH, Francis Jacquet, le 30 juillet suivant : une demande de remplacement du médecin pour cause de « manque de communication » [1]

« Si les syndicats et l’inspection du travail ne m’avaient pas soutenu, je serai parti », souligne le Dr Garoyan dont l’éviction a été, à la demande de la CGT, refusée par le comité d’entreprise du 12 septembre dernier grâce aux neuf voix syndicales unies (CGC, CGT, FO). « Je reste » ajoute ce médecin du travail altruiste « pour que la vérité que j’ai révélée sur la souffrance au travail dans cette entreprise, même si elle est difficile à mesurer, soit vraiment prise en compte ».


Le « PBC » transforme le travailleur en forçat

Un contrat d’objectif que les salariés d’IBM ont vite traduit en « plus de bénef pour les capitalistes ».

Le PBC ? Rien à voir avec un produit chimique bien que ce « personal business commitment » que l’on pourrait traduire par « engagement personnel d’objectif » puisse être toxique pour la santé des salariés auxquels cette innovation dans le « management encadrant » (gestion du personnel) est appliquée. Chaque année il est demandé audit salarié de fixer lui-même son objectif de production. À la fin de la saison, comme on dit pour les feuilletons américains le « manager encadrant » note le salarié de 1 à 4. S’il obtient 4, il peut être licencié. À 3 il est plus prêt de la porte que de l’augmentation. À 2 on l’invitera fermement à progresser. À 1, on le félicite d’avoir conservé son job pour une année supplémentaire. En quelque sorte une forme de CNE déguisé qui serait en vogue actuellement dans nombre de grandes entreprises françaises après avoir fait fureur aux États-Unis.

La CGT d’IBM dénonce un système « pervers et dangereux ». Il faut aussi reconnaître que le capitalisme a parfois du génie puisqu’en l’occurrence ce PBC conduit le travailleur à contribuer de lui-même à sa propre aliénation. Et chez IBM le résultat est là : les actionnaires se sont partagés l’an dernier 13 milliards de dollars de dividendes, tandis que les augmentations, individualisées, de salaires (pas d’augmentation collective depuis vingt-cinq ans…) n’ont été en moyenne que de 2 %. En somme le PBC ce serait plutôt « Plus de Bénef pour les Capitalistes » !

[1] Contactée mercredi matin, la direction d’IBM La Gaude ne nous avait pas fait connaître son point de vue au moment où nous mettions sous presse.

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