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Propos recueillis par Clotilde Mathieu | L’humanité du 17.09.2008

Trois économistes nous présentent leur plan anticrise

jeudi 18 septembre 2008 par Clotilde Mathieu , Yves Dimicoli, Dominique Plihon
Dominique Plihon, professeur d’économie financière à l’université Paris-XIII et président du conseil scientifique d’ATTAC France, Yves Dimicoli, économiste et membre du Conseil national au PCF, et Jacques Généreux, professeur à Sciences-Po Paris et membre du Conseil national du PS.

Lundi, les places boursières d’Europe et d’Asie ont plongé dans le rouge. Pour la première fois, les autorités américaines n’ont pas volé au secours d’une des plus grandes banques d’affaires américaines, Lehman Brothers. Est-ce un tournant dans cette crise ?

Dominique Plihon. Le tournant est lié à la contradiction interne des politiques néolibérales. D’un côté, les autorités aimeraient ne pas intervenir car les marchés doivent régler leurs problèmes. Mais d’un autre côté, face à l’ampleur de la crise, les États interviennent en nationalisant ou quasi nationalisant les établissements en faillite, rompant ainsi avec leur doctrine. Après une vague de nationalisation ou quasi-nationalisation, les autorités sont gênées et ne souhaitent pas donner l’impression d’intervenir massivement, devant une opinion publique qui ne supporte plus de voir socialiser les pertes et privatiser les profits.

Mais l’État continue d’aider le système bancaire qui est en pleine déroute et injecte massivement des liquidités en achetant les créances risquées. Ce qui est scandaleux car les autorités, en prêtant de l’argent à très court terme aux spéculateurs, les laissent dans une impunité absolue.

Le problème est que la crise va se transmettre maintenant à l’ensemble du système bancaire et in fine faire entrer les économies en récession. En effet, les banques qui jusqu’à maintenant n’étaient pas visé par la crise vont rationner le crédit, ce qui signifie moins d’investissements et moins de consommation, ce qui pèse sur l’activité économique, et comme l’activité économique ralentit, les banques à leur tour continuent de moins prêter, un cercle vicieux récessif se développe. Les experts, les gouvernements prévoient que la crise s’arrêtera après 2009, mais rien n’est moins sûr.

Yves Dimicoli. Depuis le début de la crise financière, Les banques centrales, au contraire de 1929, injectent des liquidités pour prévenir tout effondrement. Cela aide les spéculateurs. Et les « nationalisations » opérées ne consistent qu’en socialisations des pertes bancaires payées par les contribuables. La profondeur de cette crise qui ne cesse de se révéler jure avec les propositions de solution très superficielles, recommandant plus de transparence, de supervision, de régulation… sans toucher au système ! La situation décrédibilise la recherche de « solutions de moindre mal », tant le mal apparaît profond avec cette gravité sans précédent de la spéculation du capital financier mondialisé contre tous les aspects de la vie. Trois éléments y concourant sont en effet poussés de façon extraordinaire par ce qu’est devenu le capitalisme. C’est, d’abord, l’énormité des masses financières disponibles. La faute au dollar, devenu monnaie mondiale, dont la création inflationniste explose à partir des énormes dettes non remboursées des États-Unis. C’est dû aussi aux économies considérables de moyens pour produire, avec la révolution informationnelle. Deuxième élément, les incitations à de très hauts profits avec les bas salaires des pays émergents se conjuguant à ces économies de moyens. Enfin c’est l’insuffisance de certaines productions (logements, énergie, matières premières, alimentation…) face à la montée irrépressible des besoins populaires.

Avec le freinage du crédit, la croissance mondiale ralentit et la « zone euro » apparaît particulièrement vulnérable. C’est un énorme fiasco de l’Europe de Maastricht et Lisbonne !

Cette exacerbation de l’opposition entre capitaux et population mondiale majoritairement salariée invite à s’émanciper de la logique capitaliste, « l’argent pour l’argent », pour une autre logique.

Jacques Généreux. Du côté des autorités monétaires, il y a la poursuite d’une politique de garantie de la liquidité sur les marchés, pour éviter les faillites et les difficultés de telle ou telle institution. Du côté de l’administration américaine, le secrétaire du Trésor, Henry Paulson, a décidé de sauver Merril Lynch et de laisser tomber Lehman Brothers, peut-être parce qu’il y a moins d’emplois dans cette dernière banque. Son pari est en tout cas de rétablir la confiance, afin d’éviter des faillites en cascade. Il cherche aussi à lutter contre l’aléa moral, c’est-à-dire l’idée que les banques peuvent faire n’importe quoi parce que l’État viendra à leurs secours. Ce dernier message à l’encontre des institutions financières aurait dû être envoyé bien avant la crise, il y a trente ans ou au moins cinq ans, afin d’inciter les institutions à plus de prudence. Aujourd’hui, l’urgence est d’éviter les faillites à répétition. Sinon, la panique peut s’installer et les clients se ruer sur les banques pour récupérer leurs dépôts. La France est moins exposée au risque de faillite, sauf scénario catastrophe où par dizaines les banques américaines, allemandes et espagnoles s’effondrent. La crise financière a déjà des effets en Europe. Par exemple, la flambée des prix du pétrole ces derniers mois en est une conséquence directe. Les spéculateurs et les investisseurs sont sortis des marchés financiers pour aller se refaire sur le marché des produits pétroliers. La très forte hausse des prix du pétrole n’est pas liée à l’offre et à la demande, mais bien à la spéculation. Au final, nous payons, à la fois, l’appauvrissement des ménages dû à l’effondrement des titres d’actions et la ponction du pouvoir d’achat des pays industrialisés à travers l’augmentation du prix du pétrole.

Quelles solutions apporter pour relancer la machine et se prémunir d’autres crises ?

Dominique Plihon. Il faut profiter de cette crise pour créer une rupture avec l’un des éléments centraux du système du capitalisme financier : le partage des richesses et rompre avec la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée. S’attaquer aux profits serait la mesure clé, car elle permettrait de redistribuer du pouvoir d’achat, donc de relancer la machine économique. Mais les gens qui nous gouvernent vont tout faire pour l’éviter. Ils vont prendre des mesures ponctuelles : réglementer un peu plus les banques et essayer de réguler un peu mieux les marchés pour interdire ou limiter un certain type d’opérations.

Certes, il faut réguler beaucoup plus fortement les grandes banques. En leur interdisant les investissements de nature spéculative. Mais il faut aussi s’attaquer à tous les fonds spéculatifs, quels qu’ils soient, car ils prennent des risques énormes qui déstabilisent les banques. Et il faut utiliser une taxation internationale sur les opérations financières. Il y a besoin d’un volet pour encadrer les marchés, mais il en faut aussi un pour soutenir l’activité et l’emploi dans un cadre européen concerté.

Alors que les États-Unis ont fait des plans de relance budgétaire, nous en Europe, au travers du conseil Écofin, nous avons décidé de ne rien faire, malgré cette récession qui nous tombe sur les bras. Pourtant, si l’Europe existe, c’est bien dans ces moments difficiles qu’elle aurait tout son sens. Par exemple, ils auraient pu décider de la mise en place d’un vrai budget européen, et faire sauter le verrou ridicule de 1 % du PIB européen pour le budget communautaire. Cette augmentation budgétaire aurait permis d’aller beaucoup plus loin et de développer des plans de relance dans les domaines, par exemple, des infrastructures écologiques, de la recherche et du développement ou de l’éducation.

Yves Dimicoli. La grande affaire c’est la réorientation du crédit, pour une sélectivité nouvelle favorisant le développement de toutes les capacités humaines, contre le marché financier.

On peut, dès le niveau local, exiger la création de fonds régionaux pour sécuriser l’emploi, la formation et les salaires. Ce serait des bases pour un pôle financier public autour d’un fonds national qui recueillerait les 27 milliards d’euros de baisses de cotisations sociales patronales pour y mettre fin. Cela servirait à baisser fortement les taux d’intérêt des crédits pour les investissements matériels et de recherche des entreprises, en fonction des emplois, des formations et de l’augmentation de la masse salariale qu’ils programmeraient. Des banques doivent être nationalisées pour développer ce nouveau mécanisme de crédit, en formant réseau avec la Caisse des dépôts, la Banque postale…, et accomplir une mission de service public du crédit, à l’appui d’une politique industrielle sécurisant l’emploi, la formation, les revenus, un nouveau type de croissance. Cela exige des pouvoirs décisionnels des salariés et des populations sur l’utilisation de l’argent des fonds publics, du crédit et des profits. Autant d’enjeux au coeur de la marche du 27 septembre prochain à Paris. Cela s’articule au combat pour réorienter l’Union européenne. Les taux d’intérêt de la BCE doivent être abaissés pour soutenir (refinancer) d’autant plus le crédit bancaire qu’il sert à des investissements programmant plus d’emploi, de formation, de masse salariale ; ils doivent pénaliser les opérations financières. La BCE doit soutenir une relance concertée des services publics en Europe, au lieu d’acheter des bons du Trésor américain et de pousser à privatiser avec son pacte de stabilité. La monnaie, le crédit doivent être considérés comme des biens communs à toute l’humanité. Emparons-nous de la proposition de P. Boccara de créer une monnaie commune mondiale de coopération, avec une refonte du FMI, pour financer un immense effort de développement des capacités humaines de toute la planète, faire refluer la domination du dollar et des marchés financiers.

Jacques Généreux. Lors du conseil Écofin, les gouvernements européens ont demandé à la Banque européenne d’investissement de développer considérablement ses crédits ou ses interventions en faveur du crédit pour les PME (de 5 milliards à 30 milliards d’euros). C’est un outil antirécession. Il permet d’éviter que les PME (environ 50 % des emplois en Europe), les plus durement touchées par la raréfaction du crédit, se trouvent en situation de ne plus pouvoir financer leurs investissements. Pour le reste, et plus précisément la lutte contre la crise financière, tout ce qui est annoncé est classique. Les gouvernements nous parlent de re-régulation. Sauf que re-réguler signifie pour eux améliorer les règles prudentielles. Depuis les années quatre-vingt, on est dans un système de libre circulation des capitaux et de liberté croissante pour la création d’instruments financiers. Dans ce cadre, superviser ou mettre en place de règles prudentielles ne constitue pas une réponse efficace. Tout d’abord parce que de telles règles peuvent être contournées, mais surtout parce qu’on ne change rien au système lui-même. Ce n’est pas seulement un problème de comportement individuel, c’est le problème d’un système qui favorise la délinquance financière, la spéculation. Il faut être davantage interventionniste, remettre à plat le type d’instruments financiers et sélectionner ceux qui nous semblent acceptables ou inacceptables sur les marchés financiers. De cette façon, une certaine liberté des capitaux est maintenue, mais pas pour n’importe lesquels. Si les banques décident d’acheter des titres risqués, alors elles seront sanctionnées par la BCE. La mission de supervision, de notation et d’évaluation des banques est un bien public. Ainsi, il ne peut pas être produit de façon optimale par des entreprises privées qui doivent noter leurs propres clients. Il faut donc créer un service public européen, ou au moins national, de la notation et de l’évaluation des institutions financières, avec un contrôle effectif et une transparence sur le degré d’exposition aux différents types de risques.

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