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Fanny Doumayrou Thomas Lemahieu | L’Humanité du 27.05.2008

Troubles Musculo Squelettiques : une déferlante depuis vingt ans

mardi 27 mai 2008 par Thomas Le mahieu, Fanny Doumayrou

Maladies du geste répétitif sous forte cadence de travail, les troubles musculo-squelettiques (TMS), affections périarticulaires des membres supérieurs (épaule, coude, poignet), du genou et du dos, connaissent depuis vingt ans une explosion, principalement chez les ouvriers et employés, du fait d’une intensification du travail (course à la productivité ; suppression de personnel).

Avec 20 % d’augmentation par an, les TMS reconnus en maladie professionnelles sont passés de 10 000 en 1997 à 40 000 aujourd’hui, et représentent les deux tiers du total des reconnaissances. Et encore, ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité, du fait d’un phénomène important de sous-déclaration : les salariés peuvent ignorer les démarches à effectuer, mais le plus souvent, ils craignent de se faire « repérer » comme handicapé, ou sont dissuadés par les pressions directes de l’employeur, qui veut limiter la hausse de ses cotisations sociales. Outre la souffrance physique, les TMS peuvent provoquer la perte d’emploi. L’inaptitude du salarié notifiée par le médecin du travail constitue en effet un motif valable de licenciement, si l’employeur est dans l’impossibilité (souvent, il n’essaie pas) de le reclasser dans l’entreprise.


Prévention contre rentabilité

La lutte contre les TMS se heurte à la course à la productivité des entreprises, qui refusent de baisser les cadences.

Le constat est alarmant : depuis vingt ans, les troubles musculo-squelettiques (TMS) explosent chez les ouvriers et les employés, provoquant souffrance et inaptitude à l’emploi. Décideurs économiques et politiques se disent inquiets, mais que font-ils pour enrayer cette « épidémie » liée à la productivité ? En la matière, une certaine hypocrisie semble régner.

L’an dernier en mars, la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) organisait la première semaine « Prévention des TMS ». Il s’agissait, selon le directeur des risques professionnels de la Caisse, Stéphane Seillier, de « faire en sorte que la prévention prenne un véritable essor », et de « témoigner de la réussite des actions menées et d’en faire bénéficier un plus grand nombre d’entreprises ». À cette occasion, 42 « exemples de réalisations » étaient présentées dans une brochure intitulée TMS : les entreprises s’engagent.

Un message optimiste, mais trompeur, sur la mobilisation des employeurs face au fléau. Les interventions des caisses régionales d’assurance maladie dans les entreprises où se multiplient les TMS sont « très rarement sollicitées par les directions », explique un ingénieur conseil d’une caisse régionale d’assurance maladie (CRAM). « En général, nous sommes appelés par les CHSCT, les médecins du travail, les délégués du personnel. Pourtant, le système voudrait que les employeurs s’inquiètent aussi, à cause du coût économique des maladies déclarées », qui augmentent leurs cotisations sociales. Quand les ingénieurs de la CRAM débarquent, « l’entreprise est bien obligée de coopérer », pour qu’ils puissent diagnostiquer les sources de TMS et proposer des modifications dans le travail.

Avec quels résultats ? Là encore, parler de « réussite » semble exagéré. « Tant qu’il s’agit d’améliorer les postes de travail, de changer la hauteur du poste, de modifier le geste de travail, ça passe », témoigne cet ingénieur conseil. « Mais dès qu’on veut toucher à l’organisation du travail, au flux tendu, au stress imposé aux salariés, l’entreprise n’a pas envie de bouger. Allez lui demander de diminuer les cadences ! La CRAM n’a pas le pouvoir de l’imposer. Les directions refusent en disant qu’elles ne seront plus compétitives et délocaliseront. C’est un chantage à l’emploi. » La menace est efficace : « Quand l’usine est dans un coin isolé de campagne, les salariés sont prêts à faire beaucoup pour garder leur travail », pointe l’ingénieur, qui a lui-même intégré le chantage : « On ne veut pas mettre les gens au chômage, alors on est dans le compromis. Si on agit sur les vrais facteurs, il y a un risque que l’entreprise passe à l’acte. »

Dans ces conditions, les interventions des CRAM ont « des résultats immédiats décevants », admet l’ingénieur conseil. Pire, elles peuvent avoir des effets pervers. « Les ergonomes ont des bonnes idées pour simplifier les gestes de travail, mais quand on revient dans l’entreprise après quelque temps, on découvre parfois que la direction en a profité pour augmenter encore la cadence », témoigne Gérard Le Joliff, président du cabinet d’expertise Eretra.

De leur côté, les pouvoirs publics aussi « s’engagent ». En avril, le ministère du Travail a lancé à la télévision une campagne nationale sur les TMS, basée sur trois spots publicitaires mettant en scène une caissière, un ouvrier du BTP et une ouvrière de conditionnement dont les articulations crient de douleur, avec ce slogan très consensuel : « TMS : parlons-en pour les faire reculer ». Dans son dernier numéro, le magazine Santé et travail [1] révèle qu’un premier slogan incitant les salariés à consulter leur médecin a été écarté après une montée au créneau de Stéphane Sellier, directeur des risques professionnels de la CNAM. Dans un mail au ministère, celui-ci a pointé le risque de « déclencher ou légitimer des déclarations sur le tableau 57 » des maladies professionnelles (celui des TMS).


"Des marteaux-piqueurs de vingt-deux kilos à bout de bras"

Après trente-deux ans comme technicien dans les ateliers de la SNCF, Jean-Pierre Femminino souffre de six maladies professionnelles.

Il se dit « handicapé », mais s’empresse d’ajouter : « handicapé entre guillemets ». Pourtant, quand il raconte son quotidien, on oublie vite les guillemets. À cinquante-deux ans, Jean-Pierre Femminino a du mal à bricoler, à porter des charges, et ne peut faire du vélo plus de dix minutes : « J’ai mal partout. Aux poignets, aux épaules, aux coudes. J’ai été opéré, je prends des cachets tous les jours et j’en suis à 120 séances de kiné, mais j’ai toujours des douleurs. » Son calvaire, il le doit aux trente-deux années de travail dans un atelier de réparation, entretien et révision de wagons de marchandises de la SNCF à Nîmes, où il est entré en en 1975.

« Quand les wagons arrivent, il faut démonter entièrement les essieux, les systèmes de frein et d’attelage, à coups de marteau, masse, burin, boulonneuse à percussion, grosse perceuse, marteau-piqueur, raconte-t-il. Nos muscles sont sollicités en permanence. On travaille bras en l’air, soit sous les wagons surélevés, soit dans des fosses, avec peu de lumière. On manipule à bout de bras des marteaux-piqueurs de vingt-deux kilos. Imaginez les vibrations, et le poids. » Au fil des ans, les collègues arrachent à la direction quelques améliorations techniques, mais, globalement, ces conditions d’un autre âge n’évoluent guère : « Il existe un système pour retourner les wagons, qui nous permettrait de travailler à hauteur normale. Mais quand on demandait, la direction nous disait : trop cher, pas assez rentable », déplore M. Femminino. De plus, l’état des wagons se dégrade. Comme la SNCF réduit ses dépenses de maintenance, ils ne sont plus révisés tous les six mois, mais tous les deux ou trois ans. « Dans ces conditions, les essieux sont très oxydés, il y a beaucoup plus de boulot », rapporte le technicien.

Ses douleurs aux bras sont apparues progressivement, jusqu’à devenir insupportables en 2004. « J’ai dit, ça suffit. J’ai fait une déclaration en maladie professionnelle, d’abord pour les deux poignets, qui ont été opérés, puis pour les épaules et les coudes. Le médecin du travail m’a déclaré inapte à mon poste de travail, mais il a fallu un accident du travail l’année suivante pour que la direction me mute à un poste un peu moins dur, au peinturage des wagons. » Aujourd’hui, cinq de ses maladies sont reconnues par la Sécurité sociale, mais celle du coude gauche a été contestée. Absurde, mais M. Femminino a dû aller en justice et attend une réponse. Il a aussi saisi le service contentieux de la SNCF pour que celle-ci reconnaisse sa « faute inexcusable » dans son état de santé. Parmi ses collègues directs, deux ont fait reconnaître des maladies professionnelles des articulations, mais « la plupart ne demandent pas et s’en vont esquintés », témoigne M. Femminino. Délégué CGT, lui a voulu se battre, pour faire payer la SNCF.

Depuis bientôt deux ans, il ne travaille plus. À cinquante ans, il a pu partir en préretraite volontaire dans le cadre du « plan fret » de suppressions d’emplois, ce qu’il a du mal à considérer comme une chance. « Si j’ai accepté de partir dans ce plan social, c’est à cause de mes maladies, et je perds plusieurs milliers d’euros par an. »


C’est ce travail qui m’a esquintée "

Les troubles musculo-squelettiques (TMS) ont de l’avenir. Dans les cantines du CEA de Grenoble, gérées par Avenance, de plus en plus de salariés en sont victimes. La direction fait la sourde oreille.

« Alors, ça y est, vous êtes revenue. » À la sortie d’une des deux cantines, gérées par Avenance, au Commissariat de l’énergie atomique (CEA) de Grenoble, Dahlia, quarante-huit ans, de retour d’un arrêt maladie de neuf mois, mais renvoyée illico et d’autorité en congés payés par le gérant, recueille les salutations amicales de ses clients. Un bon bougre s’enquiert : « Vous êtes parvenue à vous soigner ? Vous savez, le tendon à l’épaule, cela s’opère très bien, il paraît… » Dalhia souffre de troubles musculo-squelettiques (TMS), dont trois sont d’ores et déjà reconnus comme maladies professionnelles et deux autres sont en cours d’instruction : pathologie tendineuse des deux épaules, épicondylite bilatérale (tendinites aux deux coudes) et cervicalgie. Elle ne peut pas, détaille-t-elle, porter plus d’un kilo par bras et, certaines fois, quand les nerfs se tordent dans les cervicales, il arrive qu’elle reste trois jours, prostrée sur son lit, à vomir « du blanc », à maintenir, coincé sous l’autre, son bras en capilotade, et à ne souhaiter qu’une chose : en finir au plus vite. L’usager de la cantine affiche sa compassion, dans un soupir : « C’est terrible, mais il y a des gens qui ont des constitutions plus fragiles… » Dalhia, du tac au tac : « Mais non, je ne suis pas faible, moi. Je suis forte. Costaude physiquement et psychologiquement. C’est ce travail qui m’a esquintée, les mêmes gestes, les cadences infernales, le manque de personnel. Et la meilleure preuve, c’est que je ne suis pas la seule dans cette cantine à souffrir de TMS. »

Un peu plus tard, à l’intérieur du local syndical CGT de la cantine, on énumère : dos en compote, doigts tordus, bras gonflés, poignets détruits, coudes en lambeaux et épaules démolies. D’après un décompte syndical, un tiers des salariés souffrent de TMS dans les membres supérieurs ; à terme, un quart des salariés pourraient y perdre leur emploi : déclarations d’inaptitude, licenciements, reconnaissance comme travailleur handicapé ou invalidité… Et les maladies professionnelles se déclenchent de plus en plus tôt. Les syndicalistes citent plusieurs cas de trentenaires, arrêtés quelques mois pour des TMS reconnus en tant que tels. « Nous, on les a eus plus tard, parce que nous étions plus nombreux à une époque, explique Marie-Jo, déléguée du personnel dans un restaurant à l’intérieur du site du CEA. Auparavant, on arrivait à se partager les tâches. C’était dur, le boulot, mais on avait des marges de manoeuvre sur le temps et sur le personnel. Les 35 heures, ça nous a achevées parce qu’aucun poste n’est jamais remplacé. » Embauchée en 1985, Dalhia appuie dans le même sens, en mimant les gestes du métier : « Quand je suis rentrée dans ma cantine, on était 37, on faisait environ 1 400,1 500 couverts par jour ; aujourd’hui, on est 23, et on fait à peu près le même nombre de couverts. Au gré des appels d’offres, nous sommes passés par tous les grands groupes de la restauration collective : la Sodexho, Eurest et, aujourd’hui, Avenance. Au fil du temps, les départs n’étaient plus remplacés, on a recruté des temps partiels et des intérimaires. Sur mon poste au ravitaillement des entrées et des desserts, au début, j’étais avec une autre fille, un apprenti et le gérant qui venait filer des coups de main. Aujourd’hui, je suis seule et je dois faire la même chose à toute vitesse. C’est ça qui nous bousille : les gestes en question, n’importe qui peut les faire comme ça et ne rien sentir, mais ce sont les cadences qui provoquent les TMS. »

Déléguée du personnel CGT, Anne-Marie Pires, trente ans d’ancienneté dans les cantines du CEA, constate, elle aussi, la dégradation, complètement liée, à ses yeux, aux conditions de passation des marchés dans un secteur ultraconcurrentiel, avec la concurrence entre les mastodontes du secteur, fréquemment tenus par les fonds d’investissement anglo-saxons (c’est le cas d’Avenance). « Pour les entreprises, c’est assez prestigieux de décrocher le CEA, explique-t-elle. Le but, c’est d’arracher le marché à tout prix et, du coup, elles rivalisent pour nous brader. Une fois que c’est gagné, elles tentent de se refaire et ce sont toujours les salariés qui paient les pots cassés. Dans nos restaurants, il y a des gens qui prennent leurs postes avec une heure d’avance, tout simplement pour y arriver. » Souvent, les salariés cherchent à se « débrouiller » avec leurs maux. « Il y a une vingtaine d’années, je marchais déjà aux piqûres, témoigne Marie-Jo, soixante ans, opérée en 2004 et en 2007 pour le canal carpien des deux côtés et en arrêt maladie depuis près d’un an après une rechute. J’ai toujours dit ce qui se passait aux clients, parce que ça m’évitait de pleurer, le soir, éreintée, étalée sur mon lit. » Dans de nombreux cas, Anne-Marie Pires, qui, au-delà de son mandat syndical chez Avenance, est aussi administratrice à la CRAM, doit orienter les salariés vers la piste des maladies professionnelles. « Il faut souvent expliquer que les salariés ne souffrent pas d’une banale maladie, mais sont victimes de TMS liés à leur travail. Pour parler de maladie professionnelle avec son médecin traitant, il faut faire le forcing. Ils sont un peu ignorants de ces dimensions de la maladie. »

Avec l’employeur, les difficultés s’accroissent encore. Dans un courrier adressé à l’automne dernier à une des victimes de TMS, le directeur régional d’Avenance [2] considère qu’elle n’est « exposée à aucun risque au sens du droit de la Sécurité sociale ». À chaque procédure de reconnaissance en maladie professionnelle, la direction conteste et une enquête est déclenchée. Dans le cas de Dahlia, par exemple, la plupart des TMS sont reconnus officiellement ou en passe de l’être. « En face, personne n’est responsable, déplore Anne-Marie Pires. On met en avant les dysfonctionnements : le manque de personnel, des postes qui sont mal aménagés, avec des étagères trop élevées, etc. Mais on n’a jamais de réponse sur le fond. » À plusieurs reprises depuis des mois, et alors que le CHSCT, organisé à l’échelle de la région Rhône-Alpes ne fonctionne pas, la CGT d’Avenance au CEA de Grenoble a réclamé à la direction le document unique d’évaluation des risques professionnels, une pièce que l’entreprise est tenue depuis 2002 de communiquer aux instances représentatives du personnel. « Soit il n’existe pas, soit il est virtuel, accuse la syndicaliste. Il faudrait qu’un ingénieur de la CRAM vienne faire des constats et fixer un délai pour les changements sur les postes de travail. Après, si la situation ne s’améliore pas, Avenance devrait être assujettie à des pénalisations pour ses cotisations accidents du travail et maladies professionnelles. Malgré l’explosion des TMS, ils refusent d’entendre ce qu’on leur dit et, pour l’heure, n’en subissent aucune conséquence… »

[1] François Desriaux, « Les coulisses d’une campagne télé », Santé et travail nº 62, avril 2008.

[2] Interrogés par l’Humanité, la direction régionale d’Avenance et le service de communication du groupe Elior n’ont pas répondu à nos sollicitations.

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