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Frédéric de Monicault et Jacques-Olivier Martin | Le Figaro le 13.05.2008

Un demi-siècle pour se passer de pétrole et de gaz

jeudi 15 mai 2008 par Frédéric de Monicault, Jacques-Olivier Martin
Les deux prochaines générations doivent relever un immense défi  : compenser la disparition des hydrocarbures tout en augmentant la production mondiale d’énergie.

Le temps de l’énergie abondante et bon marché est terminé. Avant toute réflexion sur les scénarios énergétiques du futur, c’est cette première donnée, partagée par tous les experts, qui s’impose. Illustrée au premier chef par les prix du pétrole, qui repoussent sans arrêt leurs limites, au fur et à mesure que les gisements déclinent. Tandis que le baril voisine désormais avec les 120 dollars, l’Opep n’hésite plus à avancer le cap des 200 à moyen terme. Pour le gaz, dont les cours sont indexés sur ceux de l’or noir, la spirale est tout aussi inflationniste.

Dans ces conditions, une autre évidence se fait jour : il n’y aura pas d’énergies fossiles pour tout le monde, alors même que la planète entière a besoin de plus en plus de pétrole, de gaz et de charbon pour vivre et se développer. Les chiffres, même s’ils donnent régulièrement lieu à des discussions, parlent d’eux-mêmes : il n’y aurait aujourd’hui pas plus de 1 000 milliards de barils de réserves prouvées. À raison d’une consommation annuelle (et actuelle) de 30 milliards de barils ou 150 mètres cubes de Pétrole par seconde , cela fait donc une quarantaine d’années de réserves, pas plus.

Jusqu’à présent, les observateurs les plus optimistes se consolaient avec l’essor des techniques d’extraction et surtout la découverte régulière de nouveaux gisements : voilà quarante ans qu’il reste quarante années de réserves, rappelaient-ils volontiers. Une assertion devenue vaine : même en prenant en compte les champs pétroliers les plus difficiles d’accès (des profondeurs du golfe de Guinée aux latitudes de l’Arctique), on ne dépasse pas les 2 000 milliards de barils de réserves.

Certes, le charbon est plus prodigue, avec environ 150 ans de réserves et une production destinée à doubler à l’horizon de 2030 ; mais les technologies de charbon « propre », si on les applique véritablement, sont susceptibles de peser largement sur la compétitivité de cette ressource.

Dans tous les cas de figure, toujours d’ici à 2030, ce sont les énergies fossiles qui continueront d’assurer 90 % des besoins mondiaux en énergie, le pétrole (34 %) restant en tête devant le charbon (28 %). Le gaz naturel pèsera pour un quart tandis que le nucléaire et les énergies renouvelables ne seront pas très éloignés des 20 %, toujours selon les perspectives du World Energy Technology Outlook. Tout va changer Cette primauté des énergies fossiles inquiète forcément, car comment envisager un avenir énergétique sans ? C’est ni plus ni moins qu’un modèle économique tout entier qu’il va falloir redessiner. Il n’y aura pourtant pas une date magique où tout va changer. L’après-pétrole va se dessiner en plusieurs décennies. Des innovations s’imposeront progressivement, des nouveaux comportements s’installeront dans toute notre vie. Car c’est bien chaque vie des terriens qui est concernée. Ces énergies fossiles nous chauffent, nous transportent, nous habillent et nous nourrissent. Le pétrole est partout, de la construction d’un pneu (27 litres) à celle d’un ordinateur (612 litres). Avec toutes les incertitudes que cela laisse augurer. Il suffit que ces ressources se renchérissent un peu plus, et des drames humains apparaîtront, des conflits éclateront.

Ce futur énergétique, qui dicte tout simplement notre futur, est un défi à relever d’autant plus immense que nous devrons dans le même temps répondre à une demande exponentielle d’énergie. La seule consommation mondiale d’électricité va doubler d’ici à 2030.


Une géopolitique de plus en plus imprévisible

La raréfaction du pétrole et l’émergence de nouvelles ressources énergétiques rebattent les cartes.

Pour le moment, en matière de géopolitique de l’énergie et des matières premières, tout apparaît encore relativement simple. Il y a d’un côté les pays producteurs, de l’autre les pays consommateurs : les uns ayant besoin des autres, et vice-versa. Mais le temps est fini des relations commerciales stables.

Au cours des derniers mois, un certain nombre de crises énergétiques sont tout simplement devenues des crises politiques : ainsi le « nationalisme » pétrolier qui s’est développé dans certains pays d’Amérique du Sud (Venezuela, Bolivie), conduisant à une révision des accords de partage de production avec les grandes compagnies ; ou les pays de l’Opep accusés à mots couverts d’entretenir la spéculation en refusant d’ouvrir les vannes ; ou encore la Russie qui manie volontiers l’arme du gaz, menaçant certains pays d’asphyxie.

Au cours des prochaines années, ce dialogue entre producteurs et consommateurs, si tendu soit-il, est évidemment amené à perdurer. Mais il va se doubler de nouvelles problématiques. Celle des prix très élevés de l’énergie en est une : la folle envolée du Pétrole, outre qu’elle affaiblit sévèrement les économies, risque notamment de freiner les livraisons dans de nombreuses régions du monde. Y aura-t-il des émeutes de l’énergie comme il y a eu des émeutes de la faim ? Rien n’est impossible.

Un autre enjeu géopolitique lié à la course aux découvertes d’énergies fossiles réside dans la possession d’un certain nombre de gisements considérés comme particulièrement prometteurs dans des régions où les frontières sont floues. À commencer par l’Arctique, que se disputent les États-Unis et la Russie.

Guerre du soleil

À plus long terme, peu se risquent à imaginer les conséquences du futur énergétique sur les relations politiques. À la différence du pétrole, du gaz et du charbon, le vent comme le solaire, qui font du « package » des énergies du futur, ne sont pas des ressources de sous-sol, propriétés de pays. Une guerre du soleil semble donc moins envisageable que les guerres du pétrole. À voir.

Dans l’immédiat, toutes les grandes compagnies occidentales cherchent au maximum à sécuriser leurs approvisionnements en négociant des contrats à long terme. De même, un grand nombre de pays consommateurs concluent des accords bilatéraux avec tel ou tel pays producteur. Tout récemment, dans un rapport remis au premier ministre, Claude Mandil, l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie, montre qu’une solidarité énergétique serait cependant beaucoup plus efficace.

Son rapport, qui concerne l’Union européenne, montre notamment que des négociations menées globalement avec la Russie permettraient largement d’optimiser les prix, les conditions et la durée des contrats gaziers. Mais avant que ce mouvement devienne un véritable scénario énergétique, encore faut-il s’appuyer sur un véritable consensus politique, forcément difficile à obtenir.


Jean-Louis Étienne  : « Les pistes de l’énergie du futur sont légion »

Médecin, aventurier, celui que l’on surnomme le Marcheur des pôles est un ardent défenseur du progrès et de la protection de notre planète.

Le Figaro. À quel moment l’explorateur que vous êtes commence-t-il à se soucier d’énergie ?

Jean-Louis Étienne. C’est bien simple : chaque expédition me donne l’occasion de plancher sur une équation énergétique. L’objectif étant d’optimiser ma dépense dans ce domaine, car chaque ingrédient je le transporte physiquement. Il s’agit donc se charger le moins possible. En 1986, au pôle Nord, je n’avais qu’un petit réchaud à essence, capable toutefois de fonctionner par 50°. Lors de ma dérive à la surface de la banquise, j’ai utilisé des panneaux solaires et une pile à combustible. Lors de notre séjour à Clipperton (un atoll du Pacifique), 84 panneaux et deux éoliennes de 1,5 KWh chacune ont permis d’assurer l’autonomie d’une équipe de 25 personnes, pourtant gourmande en énergie, notamment en informatique. À chaque fois, j’essaie d’afficher un bilan zéro carbone, c’est une petite fierté.

Et chez vous, comment êtes-vous équipé ?

Ma résidence principale fonctionne à partir du solaire. Mais cela n’a pas été une mince affaire que de s’équiper. Ce qui me fait dire qu’il faut être motivé, ou avoir une petite réputation, pour devenir soi-même producteur d’énergie, avec toutes les autorisations administratives que cela requiert. Chez moi, le dossier a pris six mois. Dans d’autres pays, en Allemagne notamment, les choses sont beaucoup plus simples. Quelqu’un, passant devant chez vous, peut venir vous dire « votre toit m’intéresse  » pour vous proposer une installation énergétique. L’état d’esprit est tout autre.

Le réchauffement climatique, tout le monde en parle, mais il est souvent peu visible. Quel aperçu vous en ont donné vos expéditions ?

Lors de mes premières expéditions sur la banquise, un petit avion pouvait atterrir sans problème. Aujourd’hui, quand un hélicoptère décide de s’y poser, les pilotes exigent de connaître l’épaisseur exacte de la banquise. Ils ont trop peur de s’abîmer. Voilà l’une des réalités du réchauffement climatique. C’est inquiétant parce qu’il y a de moins en moins de contrepoids entre les zones tropicales et les mondes polaires. À terme, on se dirige tout droit vers le chaos climatique.

Les énergies fossiles commencent à se raréfier. Est-ce seulement une source d’inquiétude ?

Un jour, voilà quelques années, où je réfléchissais à l’événement marquant de l’année en question, je me disais : « Imaginons que la fin du pétrole soit programmée dans un an, qu’allons nous faire  ? N’est-ce pas toute la planète qui va s’arrêter de fonctionner selon son mode bien déterminé ? » Aujourd’hui, nous ne sommes plus si loin de cette échéance. Autrement dit, nous n’avons plus le choix. Plus question de débattre de la fin des énergies fossiles, nous sommes obligés d’avancer, obligés de trouver de nouvelles solutions énergétiques. Le temps presse. Il y a quelque chose d’enthousiasmant dans cette quête, même si la pression est forte.

Quelles peuvent être ces solutions énergétiques ?

D’abord et avant tout, intensifier les économies d’énergie. Dans un domaine aussi proche que celui de l’habitat, il y a énormément de choses à faire, à commencer par l’amélioration de l’isolation. Ensuite, il faut pousser à fond l’utilisation du solaire thermique. Cela nécessite tout un système de capteurs, qui peut se révéler très efficace. Sait-on que même en plein hiver, un véhicule de couleur noire augmentera sa température sous l’effet du rayonnement solaire. Et je ne parle même pas des nombreux foyers d’innovation, comme l’utilisation de l’hydrogène, le solaire concentré, les énergies marines, la géothermie qui sont parmi les énergies les plus prometteuses. Finalement, les pistes de l’énergie du futur sont légion, à condition de se donner les moyens de les explorer. La plupart des grands énergéticiens ont commencé à prendre ce pli, en investissant significativement dans les énergies renouvelables.

La pédagogie est-elle la première vertu pour sensibiliser chacun aux scénarios énergétiques du futur ?

Il ne faut pas sous-estimer les connaissances des gens. Pour un peu, compte tenu des réalités quotidiennes et de la masse d’informations qui se déverse, tout le monde se préoccupe aujourd’hui des problématiques énergétiques. Même si bien sûr des progrès considérables restent à accomplir. L’idéal serait qu’un jour chacun fasse son bilan carbone, au même titre qu’on fait un bilan calorique de son alimentation. D’une manière générale, il faut chercher à répandre un « gène environnemental », étant entendu que certaines populations sont bien plus sensibilisées que d’autres.

La France a-t-elle conscience de cette urgence énergétique ?

La France est en retard. Ou plus exactement, elle a tardé à prendre conscience de l’impact du développement durable et de ses applications en matière d’énergie. Un seul exemple : les Verts ont longtemps été considérées comme des gens sympathiques, pas du tout comme des interlocuteurs crédibles. Sans doute cela a-t-il changé, mais la France ne s’investit pas encore assez dans l’énergie du futur. Sur ce plan, elle manque beaucoup de culture internationale.

Le nucléaire fait aujourd’hui un retour en force. Cela vous inquiète-t-il ?

Ce réveil est normal. Certes, il existe toujours un risque de déviation vers le nucléaire militaire, en plus de la menace dormante des déchets, mais à l’heure de la croissance exponentielle des besoins en énergie, le nucléaire représente une opportunité incontournable. Surtout en Europe, où les infrastructures de ce type sont très encadrées. Ma conscience écologique souffre peut-être de ce constat, mais le nucléaire fait partie naturellement du bouquet énergétique. Si le pétrole est l’énergie de la Terre, le nucléaire est l’énergie de l’intelligence. Raison de plus pour espérer qu’à travers le projet Iter (de fusion nucléaire), on optimise encore davantage son potentiel.

A contrario, le recours aux biocarburants est de plus en plus contesté… De deux choses l’une : où la matière première permet d’optimiser tout le contexte environnant, où elle ne le permet pas. Dans le premier cas, il y a la canne à sucre, dont l’exploitation intensive pour faire du bioéthanol ne nuit pas aux autres équilibres. Dans le second cas, on trouve les céréales en Europe, dont la mobilisation à des fins énergétiques se fait probablement au détriment de l’agroalimentaire.

Quand les Russes vont planter un drapeau au pôle Nord, comment réagissez-vous à ce coup de force énergétique ?

Faut-il s’en étonner ? Voilà quelque temps déjà que l’énergie, véritable sang de la planète, est au cœur de la géopolitique. Pour de nombreux États, cela vaut tous les coups de force. Pour d’autres, il s’agit de se servir de l’énergie comme d’un véritable bras armé. Sans parler de la spéculation financière, qui contamine désormais l’ensemble des ressources énergétiques. Face à toutes ces contingences, la cause écologique a souvent bien du mal à émerger. Raison de plus pour la défendre vigoureusement.

Propos recueillis par Frédéric de Monicault

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