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Un article de Jean-Michel Bezat paru dans Le Monde du 12 janvier 2006

Un monde d’insécurité énergétique

jeudi 12 janvier 2006 par Jean-Michel Bezat

Il aura fallu la flambée des cours de l’or noir en 2005, la perspective d’un protocole de Kyoto 2 sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre (CO2) et la récente guerre du gaz entre la Russie et l’Ukraine pour que la question énergétique remonte enfin au sommet de l’agenda présidentiel. Lors de ses voeux aux forces vives, le 5 janvier, Jacques Chirac a ouvert quelques pistes pour préparer "l’après-pétrole" élevé au rang de "grande affaire du siècle", relancer la filière du nucléaire civil (pôle d’excellence de la science et de l’industrie françaises) et renforcer la sécurité énergétique de la France.

Le monde est entré dans une ère d’insécurité énergétique, même si certains jugent que ce sentiment est exacerbé depuis cinq ans par l’administration Bush pour justifier une politique destinée à augmenter partout la production, y compris sur les terres protégées de l’Alaska. La consommation mondiale devrait s’accroître de 60 % entre 2002 et 2030 et les deux tiers de l’augmentation proviendront de pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Brésil, note l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Sans des politiques volontaristes pour réfréner l’appétit glouton des nations développées ou des pays émergents, la part des combustibles fossiles (pétrole, charbon, gaz) représentera alors 82 % de la consommation.

Le commerce des hydrocarbures va s’intensifier, par pipelines ou tankers, la dépendance de l’Europe, de l’Amérique du Nord et de l’Asie vis-à-vis de la Russie et du Moyen-Orient augmenter de façon préoccupante. Faute d’investissements suffisants dans l’exploration-production et le raffinage, le monde ne dispose plus de ce coussin de sécurité de 5 à 10 millions de barils par jour capable d’amortir une rupture brutale des approvisionnements en provenance d’Arabie saoudite, de Russie ou d’Iran. Et d’éviter une flambée immédiate des cours, plus forte encore que celle que le monde a connue après le cyclone Katrina, fin août, où le baril a franchi quelques heures la barre des 70 dollars.

Et voilà que la crise russo-ukrainienne a réveillé la crainte de l’utilisation du pétrole et du gaz comme arme politique. Cette peur est sans doute excessive, en dépit de la gravité du coup de semonce russe. La dépendance est à double sens, les pays producteurs étant eux aussi lourdement tributaires de pays consommateurs qui leur assurent une part substantielle de leurs revenus. Il n’est qu’à voir la réticence des dictateurs, des autocrates et des leaders populistes à user de l’arme énergétique, qui est pourtant l’instrument d’une puissance en voie de reconstitution. Leur rhétorique bravache est rarement suivie d’effets.

Friand de rodomontades antiaméricaines, le président vénézuélien, Hugo Chavez, n’a jamais arrêté l’approvisionnement des Etats-Unis, un débouché vital pour son pays. Vladimir Poutine ne peut pas fermer le robinet du gaz fourni aux Européens par Gazprom (90 % de ses exportations) sans amputer le budget de la Russie d’une partie de ses ressources. Mahmoud Ahmadinejad a beau menacer certains pays d’un embargo pétrolier, l’Iran vit en grande partie de sa rente pétrolière et, demain, de son nouvel or bleu, le gaz. Instruits par les embargos de 1973 et 1980, les pays de l’OPEP sont les premiers à connaître les conséquences d’une telle politique.

Si la sécurité énergétique est devenue une des principales préoccupations géostratégiques des Américains, des Chinois et, à un moindre degré, des Européens, c’est que tout alimente l’inquiétude : la soif des pays émergents pour un pétrole dont les réserves s’épuisent, la crainte d’attaques terroristes contre des points névralgiques (comme le complexe portuaire saoudien de Ras Tanura), la peur de cyclones dévastateurs... Les 22 et 23 mars, l’Union consacrera à la question un sommet des chefs d’Etat et de gouvernement où M. Chirac doit présenter un mémorandum en faveur d’une plus grande intégration européenne. Et l’énergie sera le thème central du sommet du G8, en juin, à Saint-Pétersbourg.

POLITIQUE AUDACIEUSE AUTANT QUE RISQUÉE

Le Vieux Continent n’a pas de politique commune en la matière. Pour assurer son indépendance, ou plutôt limiter sa dépendance, chaque pays a développé sa propre stratégie et compose un "bouquet" où les énergies dominantes diffèrent en fonction de l’état de l’opinion, des coalitions politiques et des ressources naturelles : gaz et pétrole pour la Grande-Bretagne et la Norvège, gaz pour les Pays-Bas, charbon et gaz pour l’Allemagne, assortis d’un développement de l’éolien et du solaire. La France a fait le choix du tout nucléaire pour sa production d’électricité (assurée à près de 80 % par les 19 centrales d’EDF).

Décidée après le premier choc pétrolier de 1973, cette politique n’a jamais été remise en cause lors des alternances politiques, encore moins débattue publiquement. Elle est audacieuse autant que risquée : qu’un défaut "générique" soit décelé dans une partie des 58 réacteurs en exploitation, et EDF devrait les arrêter, plongeant une partie de l’Hexagone dans un black-out sans précédent.

M. Chirac vient de confirmer ce choix du nucléaire. Il avait annoncé, en 2004, le lancement d’une troisième génération de centrales avec la mise en service à Flamanville (Manche) en 2012, du réacteur franco-allemand EPR - premier d’une série destinée à renouveler une partie du parc actuel à partir de 2020. Sachant l’opinion majoritairement favorable à une sortie progressive du nucléaire (54 % des Français, selon un sondage publié par les Verts en septembre 2005), le gouvernement expliquait que cette "tête de série" permettait de "laisser l’option nucléaire ouverte". Le président de la République vient de balayer ces ultimes préventions en demandant au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) d’accélérer ses recherches sur le réacteur de quatrième génération (plus propre et cinquante fois moins gourmand en uranium). "Un prototype devra entrer en service en 2020", a-t-il réclamé, plus vite que le calendrier fixé par le CEA.

M. Chirac a justifié ce choix par la nécessité de "préserver notre avance dans le nucléaire", non par l’urgence d’assurer notre indépendance énergétique. Car celle-ci est chimérique. Le nucléaire n’assure que 17 % de toute l’énergie consommée en France. Il ne représentera, selon l’AIE, que 4 % de la consommation mondiale en 2030. L’atome n’est pas le remède miracle aux maux de la planète énergie et il ne mettra pas le secteur des transports à l’abri d’une pénurie. Les experts s’accordent à dire que la sécurité passe par le recours à plusieurs types d’énergies, à la diversification des pays fournisseurs et à une politique volontariste d’économies.

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