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Propos recueillis par Sébastien Ganet publiés dans L’Humanité du 2 août 2006

« Une fusion contraire à la sécurité énergétique »

mercredi 2 août 2006 par Sébastien Ganet
Pour Jean-François Di Giovanni [1], la fusion Suez-GDF pourrait fragiliser les équilibres en termes d’approvisionnement et de sécurité énergétiques.

Gérard Mestrallet, le PDG de Suez, justifiait, le 15 juillet dernier, la fusion entre son entreprise et GDF en invoquant le fait qu’elle pouvait « renforcer la sécurité énergétique européenne ». Qu’en pensez-vous ?

Jean-François Di Giovanni. La fusion Suez-GDF est tout le contraire d’une - sécurisation énergétique européenne. Pour se fournir en gaz, Suez utilise peu les contrats à long terme, contrairement à GDF où ils représentent 80 % de son approvisionnement, seulement 10 % provenant du « marché spot » (le marché au comptant sur les matières premières - NDLR).

Donc, selon vous, en mettant la main sur GDF, Suez lorgne sur les fournitures sécurisées de GDF...

Jean-François Di Giovanni. Effectivement. De plus, GDF fait lui-même de l’exploration-production gazière en mer du Nord, en Norvège, en Algérie. Cette autoproduction représente actuellement 10 % de son gaz vendu. L’objectif est de 15 % d’ici 2010. Comparativement, Suez a beaucoup moins de contrats à long terme que GDF et n’a pas d’actifs en exploration-production.

Êtes-vous sensible aux engagements de Gérard Mestrallet concernant les missions de service public ? Il dit notamment, à propos d’une future entité Suez-GDF, que « nous pouvons être un groupe privé ayant des obligations de service public ».

Jean-François Di Giovanni. Dans la réalité, c’est bien la gestion privée qui contamine les obligations de service public avec la contrainte de rentabilité. Par exemple, concernant GDF, nous sommes passés très près d’une rupture d’approvisionnement l’année dernière. Alors que le mois de février avait été doux, une vague de froid inattendue est survenue au mois de mars. GDF ne l’avait pas prévue. Pensant que l’hiver était fini, la direction de GDF n’a pas maintenu ses réserves de sécurité à la sortie du mois de février en vendant prématurément son stock aux Etats-Unis, là où l’énergie est plus chère. Si un méthanier n’était pas arrivé pour remettre du gaz dans le réseau dans les vingt-quatre heures, tout le réseau ouest d’approvisionnement de la France s’effondrait. Pour une pure question de rentabilité, nous avons été, à vingt-quatre heures près, tout proches d’une rupture. Comme Suez est le premier importateur de gaz aux États-Unis et qu’ils y ont deux terminaux méthaniers, la nouvelle entité Suez-GDF serait tentée, pour des raisons d’argent, de vendre le gaz aux États-Unis, au mépris de notre sécurité d’approvisionnement.

La recherche bénéficiera-t-elle de la fusion entre GDF et Suez ?

Jean-François Di Giovanni. Sur dix ans, les effectifs et les budgets de la recherche ont déjà diminué de 20 % à GDF. D’autre part, les études à caractère économique et commercial sont privilégiées au détriment de la recherche technique. Bien que GDF en soit un leader mondial, l’entreprise délaisse la recherche sur le transport et les procédés autour du gaz naturel liquéfié (GNL). Les recherches sur les matériels au gaz comme les chaudières ou les brûleurs sont aussi peu à peu abandonnées. La direction estime qu’il n’y a pas d’avantages concurrentiels à en tirer. L’entreprise a par conséquent énormément régressé dans le domaine de l’efficacité énergétique.

Il y a pourtant un débat national, européen voire mondial pour savoir comment consommer et produire autant avec moins d’énergie ?

Jean-François Di Giovanni. Oui, mais nous sommes passés d’une logique de service public à une logique concurrentielle qui impose de vendre toujours plus de gaz. D’autre part, la fusion avec Suez n’apportera rien puisque la recherche de Suez est focalisée sur l’eau et l’environnement. Dans le domaine de l’énergie, ils n’ont quasiment rien. GDF, de son côté, a fermé un centre d’essais unique en Europe, près de Nantes, lié aux techniques du GNL. Cette fermeture est incompréhensible car son coût de fonctionnement était faible. Pour avoir une idée, la recherche représentait 1 % du chiffre d’affaires de GDF il y a environ cinq ans. Aujourd’hui, c’est 0,4 %. La réalité est en décalage par rapport aux beaux discours des politiques qui disent vouloir consacrer 3 % du PIB à la recherche en France.


Le chiffre : 690 millions d’euros

C’est l’argent supplémentaire engrangé par Suez, au premier semestre 2006, grâce à l’augmentation des prix du gaz.


Suez engrange beaucoup, mais la Bourse en veut plus

Suez va bien, très bien, mais les actionnaires ne sont jamais rassasiés. Hier matin, dès l’annonce des résultats semestriels du groupe de l’énergie et d’environnement (eau et propreté), le cours de l’action est parti en légère plongée : - 1,7 % à la mi-journée, plus forte baisse du CAC 40. Pourtant, Suez enregistre une forte augmentation (2 milliards d’euros) de son chiffre d’affaires, à 22,4 milliards d’euros, et sa croissance brute est de 10,2 %. « Cette excellente performance s’établit bien au-delà du haut de la fourchette des objectifs du groupe (4 % à 7 %) et confirme la dynamique de croissance », considère Suez dans sa communication. À noter dans ce résultat que les effets de la hausse du prix du gaz (690 millions d’euros) comptent pour près d’un tiers dans cette croissance du chiffre d’affaires

[1] Jean-François Di Giovanni est délégué CGT au comité d’entreprise européen de GDF. il travaille à la direction de la recherche de GDF.

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