Liste des auteurs

Christelle Chabaud | L’humanité du 1er aout 2007

Une grève dans la peau : 52 jours de grève chez Fabio Lucci Plan de Campagne et aubagne

jeudi 2 août 2007

Le 29 avril 2005, à travers toute la France, les salariés de douze magasins de l’enseigne de vêtements discount Fabio Lucci, filiale du groupe Eram, déclenchent un mouvement de grève. Ils réclament une augmentation des salaires de 150 euros, un treizième mois et l’amélioration des conditions de travail. Quelques jours plus tard, la direction propose 5 % d’augmentation et des remises d’achat de 15 % pour Noël. La CFTC accepte, le travail reprend… Sauf à Plan-de-Campagne et à Aubagne où une trentaine de salariés décident de continuer la grève. S’ensuivent deux mois de conflit avant qu’un accord soit trouvé, suite à l’occupation du siège social à Paris pendant plusieurs jours


Opération commando

Comme marqué au fer. De la grève de 2005, à première vue, il lui en reste ça à Azeddine Bensifi : deux taches de soleil sur le visage, une sur chaque pommette. Cicatrices indélébiles de cinquante-deux journées morcelées entre piquets de grève devant le magasin de Plan-de-Campagne, blocages d’autoroutes, manifestations avec les grévistes d’Aubagne… Cinquante-deux journées dépensées sans compter sous le cagnard de Marseille à faire « vivre la grève » et qui lui valent aujourd’hui des visites régulières chez le dermato. « Rien de grave, juste des broutilles qui me rappellent mon état d’esprit de l’époque. Avec le recul, je me rends compte que j’étais prêt à donner ma vie pour ne plus voir mes collègues pleurer au boulot. Cette grève a développé des liens très très forts entre nous. On est devenu un seul corps. Aujourd’hui encore, quand l’un de nous a un problème, quand l’un des organes est malade, c’est tout le corps qui s’enfièvre. »

Le 29 avril de cette année-là, c’est l’absence de clim qui met le feu aux poudres et pousse le personnel à suivre l’appel à la grève national. Des températures avoisinant 40 degrés dans les rayons et un chef nerveux, qui une fois de plus déchire les doléances écrites par le personnel, font le reste. « Quand tout va mal au boulot, humainement et professionnellement, et que le soir tu rentres chez toi, que tu intériorises toutes tes rancoeurs pour ne rien montrer à tes gosses, il y a deux moyens d’éclater », confie ce trentenaire qui, presque malgré lui, a été projeté leader de la rébellion : « Soit tu exploses, tu te suicides, d’un coup, ou lentement. Soit tu fais face à ton patron. Cette grève a transcendé chacun de nous parce qu’elle nous a permis collectivement de lutter contre nos tendances individuelles à se vivre en victime. Arrêter le travail, ça demande beaucoup plus de courage qu’il n’y paraît. Énormément de solidité mentale aussi. Surtout dans le commerce, tu sais que si tu gagnes pas le bras de fer, tu seras viré… Quand tu élèves tout seul tes enfants, tu y réfléchis à deux fois. Ma femme en était à son septième mois de grossesse. Tu ne fais pas ça pour l’adrénaline. »

De cette grève, la plus longue que Fabio Lucci ait jamais connue, la plus violente aussi, Azeddine en parle délicatement, avec gravité. Ce délégué syndical cégétiste, celui que ses collègues décrivent comme « fonceur », cherche ses mots pour parler de ce printemps si particulier. Car dans l’histoire de ce magasin de Plan-de-Campagne, dans la plus grande zone commerciale de France, il y a un avant et un après 2005. Indéniablement. « Des insultes, des plannings changés à la dernière minute, du harcèlement moral quotidien, on est passé en deux mois à des directeurs respectueux qui nous consultent au moindre changement de rayonnage ou de matériel. Ils ont arrêté de nous prendre pour des pions. De marionnettes, on est devenus protagonistes. » Entre les deux, une lutte âpre qui a poussé chaque clan à bout. « Un jour, le directeur national des ressources humaines est descendu de Paris pour déchirer nos banderoles et saccager nos installations… Quelques heures plus tard, une salariée craquait parce qu’elle n’avait même plus de lait à donner à son bébé. Le plus dur, c’est le point d’interrogation. Comment ça va finir ? Qu’est-ce qu’on va devenir ? Tu te refuses à penser à l’échec. »

Et puis, au bout de sept semaines, le gong du dernier round a sonné. Encore aujourd’hui, Azeddine ne parvient pas à lui donner de qualificatif. Trop dense pour cet épris de justice que la direction de Fabio Lucci a tenté d’écarter coûte que coûte, par des plaintes d’abord puis par un alléchant poste au Portugal. « La direction nous laissait mourir à petit feu, alors, un peu de Plan et un peu d’Aubagne, on a constitué une équipe de treize ultramotivés, j’étais le seul gars, et on est monté au siège parisien. » Aidé d’une centaine de

« copains » de la CGT de Seine-Saint-Denis, ce commando investit en quelques minutes l’étage de la direction et s’enchaîne devant la porte du PDG Lucien Urano. Pendant trois jours et deux nuits. Du jamais fait. « J’ai dormi deux heures. » Acculée, la direction propose 5 % d’augmentation de salaire, le paiement des jours de grève, une prime annuelle de rendement « avantageuse » et même une prime de reprise de 300 euros. « Pratiquement autant qu’un treizième mois. » Les frondeurs de Fabio gagnent par KO. Cinq jours après, Azeddine devient papa pour la deuxième fois.

À Rennes, Strasbourg ou Bordeaux, la « bande de Fabio » s’entend désormais dire « Ah, c’est vous les grévistes de Marseille ? » Une notoriété qui donne la bougeotte à Azeddine. « Les syndicats doivent sortir des speechs théoriques internes, il faut de l’action. À Fabio on a gagné en crédibilité car on est la preuve que ça peut vraiment changer. La preuve que la grève, ça sert à quelque chose. La preuve qu’un pauvre merdeux qui vient des quartiers d’Alger peut changer la donne dans l’empire Eram. »


On ne bouge plus, pas de panique, ce n’est pas un hold-up, ceci n’est qu’une intervention des « marionnettes », selon le sobriquet peu affectueux de leur direction. Pendant 52 jours, les grévistes de Fabio Lucci à Plan-de-Campagne (Bouches-du-Rhône) ont déboulé dans bon nombre de magasins appartenant au groupe Eram.

Sur la photo ci-contre, issue des archives du conflit, ils prennent la pose dans le rayon mariage d’un Tati. Quelques jours avant le point d’orgue de leur mouvement, avec l’occupation du siège social de Fabio Lucci à Pantin (Seine-Saint-Denis) pendant plusieurs jours, à la mi-juin 2005. Azeddine Bensifi (photo ci-dessous, d’Éric Franceschi) en était, évidemment. Dans leurs tracts, à l’époque, les grévistes compteront les jours jusqu’au bout. Jusqu’à la victoire.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !