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Philippe Bernard | Le Monde le 18 avril 2007

Uranium en jachère au Congo-Kinshasa

mercredi 18 avril 2007 par Philippe Bernard
Depuis longtemps déjà, la végétation luxuriante monte à l’assaut de la clôture rouillée. Les herbes folles, les manguiers sauvages, le portail fermé par un simple cadenas évoquent une propriété au décor bucolique. En contrebas, la lourde bâtisse en béton bleu vif et blanc abrite pourtant 91 barres d’uranium. Un vague gardien, une porte vitrée, et l’on pénètre au coeur du Centre régional d’études nucléaires de Kinshasa (CREN-K). Le réacteur à usage scientifique est là, à la portée du premier visiteur venu, protégé par une pancarte définitive : "Entrée interdite".

Le CREN-K est entré dans l’histoire voilà près d’un demi-siècle : les Etats-Unis ont fourni aux Belges l’uranium qui a permis, en 1958, la création du centre. Il s’agissait de les remercier pour la fourniture du minerai qui, extrait du sol katangais, au Congo belge, avait permis la fabrication des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki.

Le centre se trouve aujourd’hui au coeur d’une intrigue qui met en jeu une crainte bien actuelle : celle d’une dissémination incontrôlée de combustible nucléaire dans un pays miné par la corruption - la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) - où, après dix années de guerre civile, tout est à reconstruire, à commencer par un Etat.

A entendre les responsables du CREN-K, le centre serait parfaitement sûr. Des policiers - invisibles le jour de notre visite - patrouilleraient vingt-quatre heures sur vingt-quatre et le système d’éclairage nocturne, hors d’usage, serait sur le point d’être rénové. Quant à l’érosion - un cratère de 15 m de profondeur et de 10 m de large s’est creusé en 2000 à proximité -, elle serait "maîtrisée".

Alors que le Congo-Kinshasa se débat dans ses difficultés, le Centre d’études nucléaires est, aux yeux de ses 200 chercheurs et employés, un des rares objets de fierté et un symbole de souveraineté. Ils finissent pourtant par admettre une réalité qui leur fend le coeur : le réacteur est à l’arrêt depuis 2004. Antique, le pupitre de commande électrique "n’était plus très fiable", et aucun budget n’a permis de le remplacer.

Un physicien, pilier du centre, s’insurge contre les pressions américaines en faveur de la fermeture du CREN-K : "Pourquoi cette suspicion ? Laissez-nous exercer nos responsabilités !", peste-t-il.

Pourtant, le vol de deux barres d’uranium, dans les années 1970, dont l’une aurait été retrouvée, des années plus tard, entre les mains de la mafia sicilienne, reste dans les mémoires. Et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui vient d’inspecter le site, préfère manier la litote, déclarant ne pas être "terriblement satisfaite par la sécurité" au CREN-K.

Dans un rapport qui cite un document de l’AIEA datant de 2004, le sénateur belge Alain Destexhe a estimé que "10 % des mesures de protection et des normes internationalement reconnues étaient en place". Il en a conclu la nécessité de "démanteler le réacteur" de Kinshasa.

Déjà dans le collimateur pour sa sécurité incertaine, le centre de recherche a de nouveau défrayé la chronique, le 6 mars, avec l’arrestation de son directeur, Fortunat Lumu, commissaire général à l’énergie atomique. Il a été accusé, dans un premier temps, du vol d’une "importante quantité d’uranium" par le ministre de la recherche scientifique récemment nommé. Ce dernier, Sylvanus Bonane Mushi, a abandonné depuis lors ses accusations de "vol", et le professeur Lumu est sorti de prison au bout de cinq jours. Mais M. Mushi a maintenu une mise en cause qui soulève une question ultrasensible pour le Congo et sans doute pour la planète : celle des exportations incontrôlées d’uranium.

M. Lumu et l’ancien ministre de la recherche scientifique, Gérard Kamanda wa Kamanda, sont accusés d’avoir abusivement signé, en novembre 2006, avec Brinkley Africa, filiale du groupe minier britannique Brinkley Mining, un contrat octroyant un droit à prospection et exploitation de gisements d’uranium au Katanga, en échange d’un financement par cette firme du CREN-K et de l’organisation d’un système de contrôle... des exportations de minerai.

Affirmant que son statut lui permettait de signer le contrat contesté, le professeur Lumu estime qu’"on a porté atteinte à (sa) réputation, mais aussi à celle du pays". Le scientifique se dit "préoccupé par le risque de dissémination de l’uranium à partir de la RDC". Il assure précisément que le "partenariat" avec Brinkley allait permettre de financer un contrôle de la radioactivité des minerais composites qui quittent le pays. Contrôle que l’Etat congolais n’a, selon lui, pas les moyens de mettre en place. "En me faisant arrêter le jour même de l’inspection du centre par l’AIEA, le ministre a voulu faire un coup d’éclat, assure-t-il. Mais, en désignant comme trafiquant le responsable d’une institution censée protéger, il n’a fait que donner des arguments à ceux qui veulent démanteler notre centre nucléaire." M. Lumu reconnaît cependant qu’il avait accepté un poste dans une filiale chargée de contrôler la radioactivité des minerais exportés.

Face à lui, le ministre Mushi se targue d’avoir mis un coup d’arrêt au "projet séditieux" de son prédécesseur visant à "exploiter et exporter illégalement de l’uranium". Il l’accuse d’avoir cherché une source de financement pour sa candidature à l’élection présidentielle. Ce que M. Kamanda wa Kamanda dément avec la dernière énergie, qualifiant au passage son successeur de "novice" et de "magouilleur".

"Ce n’est plus que du papier", réplique l’intéressé, avec une moue de mépris à propos du contrat avec Brinkley. L’actuel ministre prétend vouloir, par son geste, "redonner au Congo son honorabilité internationale" et annonce qu’il prépare une nouvelle réglementation.

Loin de ces leçons de morale, certains observateurs voient dans la querelle une bataille politique entre deux hommes d’abord soucieux de "caser" leurs proches. Tandis que l’ancien ministre de la recherche scientifique a servi sous Mobutu et se range aujourd’hui dans l’opposition au président Kabila, l’actuel est un ancien responsable maï-maï, un groupe combattant de la guerre civile congolaise rallié au régime.

"A l’époque de Mobutu, tout le monde volait à gauche et à droite, constate un scientifique congolais, sans illusions. Le pillage a continué sous la transition (2003-2006). Pourquoi voulez-vous que cela cesse ? La communauté internationale prône la lutte contre l’impunité, mais les exploitants miniers n’y ont aucun intérêt."


Extraction sauvage et corruption

L’exploitation sauvage des immenses gisements miniers de la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) a constitué la principale source de financement des achats d’armes lors des conflits qui ont ensanglanté ce pays depuis 1996. Quelque 4 millions de personnes sont mortes durant cette décennie de pillage généralisé et de disette. Depuis l’accord de paix signé en décembre 2002, les anciens chefs de guerre sont censés s’être mués en chefs de partis politiques. Deux d’entre eux, Jean-Pierre Bemba et Joseph Kabila, se sont opposés lors de l’élection présidentielle d’octobre 2006, remportée par ce dernier.

Les rapports périodiques du groupe d’experts chargés par l’ONU de surveiller le respect de l’embargo sur les armes en RDC fourmillent d’informations sur l’exploitation des ressources en minerais (cuivre, cobalt, uranium, etc.) par les groupes rebelles qui continuent d’opérer dans certaines régions limitrophes. Dans leur rapport adressé le 18 juillet 2006 au Conseil de sécurité des Nations unies, ces experts constatent que "l’exportation illégale des ressources naturelles perdure sur les frontières de la RDC", avant de mettre en cause les autorités.

"L’extraction et la contrebande de telles matières ne peuvent être que le résultat d’efforts organisés, et ces activités illicites doivent être extrêmement rentables. (...) Il est tout aussi clair que le gouvernement (d’alors) tolère - à tout le moins - ces risques, car il ne fait aucune tentative pour empêcher l’accès aux plus importants sites miniers, pas plus qu’il ne contrôle de façon crédible la radioactivité des minéraux exportés", écrivent-ils. Les experts constatent que "plus de 50 caisses contenant de l’uranium ou du césium" ont été saisies ces six dernières années à Kinshasa et qu’il n’a jamais été possible de connaître leur origine.

Au Katanga (sud du pays), l’ancienne mine d’uranium de Shinkolobwe, officiellement fermée depuis 1961, fait l’objet d’une "extraction artisanale" par les habitants des villages voisins - 10 000 personnes -, qui ignorent la dangerosité du niveau de radioactivité constaté.

Loin de les protéger, la police des mines "prélève une dîme sur leurs activités". La corruption rend inopérants les contrôles douaniers, déplorent les experts, qui précisent : "Cette industrie de l’exportation corrompue a été assujettie par des hommes politiques et des dirigeants de premier plan."

Le document évalue à "plusieurs centaines de millions de dollars par an" le manque à gagner pour l’Etat congolais, censé amorcer sa reconstruction, consécutif à ces exportations sauvages. Il suggère que la communauté internationale aide la RDC à "mettre au point un système de contrôle".

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