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Entretien réalisé par Clotilde Mathieu | L’Humanité du 16.11.2009

Mansouri, Le Duigou «  Faire irruption dans la stratégie des entreprises  »

mardi 17 novembre 2009 par Jean-Christophe Le Duigou, Nasser Mansouri-Guiliani
Les deux économistes de la CGT, Jean-Christophe Le Duigou et Nasser Mansouri-Guilani, développent 
dix propositions pour sortir de la crise sans recommencer comme avant. Ils plaident pour un nouveau mode 
de croissance qui assure un développement humain durable.

Au moment où nombre d’experts économiques commencent à parler du « retour de la spéculation », Jean-Christophe Le Duigou et Nasser Mansouri-Guilani ont voulu dans un livre sorti fin octobre [1], mettre leur expérience syndicale au service de la réflexion sur une crise qu’ils jugent être « une crise du système ». Mêlant analyses théoriques et expériences de terrain, les deux économistes plaident pour des « réformes structurelles ».

Pour quelles raisons remontez-vous aux deux dernières décennies pour expliquer la crise d’aujourd’hui  ?

Nasser Mansouri-Guilani. Nous sommes dans une crise systémique et non conjoncturelle, qui a des racines profondes. Nous sommes obligés de remonter dans le temps pour expliquer en quoi les changements de politiques économiques des années 1980 et la gestion des entreprises axée sur la rentabilité maximale à court terme ont conduit à la financiarisation et à la crise d’aujourd’hui. Pour améliorer la rentabilité du capital dans la sphère productive, les dirigeants de l’époque ont développé des politiques de dévalorisation du travail qui ont dégagé de nouvelles marges pour les entreprises financiarisées, mais ceci au détriment de l’emploi et de l’investissement productif, donc au détriment du potentiel de croissance économique.

Jean-Christophe Le Duigou. En 1984, la dérégulation des marchés a enclenché un grand mouvement de restructuration industrielle. Les milieux politiques et économiques de l’époque s’interrogeaient pour savoir si, à terme, il y aurait encore un constructeur automobile français dans notre pays. Leur idéologie conduisait à penser que l’industrie était le passé, la finance l’avenir. La CGT s’est battue sur la nécessité d’un développement de la politique industrielle. Nous nous sommes malheureusement retrouvés bien seuls. Il est indispensable de relier le débat d’aujourd’hui aux affrontements de l’époque. La crise a démontré qu’il ne pouvait pas y avoir un pays économiquement développé sans un socle industriel solide.

Nous trouvons parmi vos propositions la notion d’un devoir de solidarité. Qu’entendez-vous par là  ?

Nasser Mansouri-Guilani. Nous sommes entrés dans une phase de mutation technologique qui crée des rapprochements et des interdépendances entre les économies. Pour défendre les travailleurs dans une économie mondialisée, nous ne pouvons pas uniquement défendre ceux de France. Sinon, nous risquons de tomber dans le piège de la mise en concurrence des travailleurs et des systèmes productifs, ce que désirent précisément les détenteurs de capitaux et les financiers. La solidarité n’est pas simplement une question d’affection, d’amitié envers les autres travailleurs. Il s’agit de faire de la solidarité uwn enjeu revendicatif de promotion des droits sociaux partout dans le monde. De plus, l’apparition des problèmes globaux, des biens publics mondiaux, comme l’accès à l’eau, les sources d’énergie ou encore l’éducation, le financement de l’économie, les relations monétaires internationales et, bien sûr, la paix sont des questions qui concernent l’ensemble de l’humanité. Et ces questions ne peuvent pas se résoudre sur la base du chacun pour soi. Nous avons besoin d’une conception nouvelle de coopérations que nous appelons le devoir de solidarité.

Ce devoir de solidarité n’implique-t-il pas un changement de culture syndicale  ?

Jean-Christophe Le Duigou. Le fond internationaliste des organisations syndicales demeure. Il est un élément d’identité profond. Mais les systèmes sociaux et économiques se sont constitués exclusivement dans le cadre national. En Europe, des habitudes syndicales commencent à s’ancrer, mais la Confédération européenne des syndicats doit poursuivre son évolution pour devenir une organisation capable de mobiliser sur les sujets revendicatifs. Ensuite, le besoin d’une intervention syndicale à échelle mondiale est primordial. Or, même si elle existe depuis quatre ou cinq ans, la confédération syndicale internationale est encore largement un projet qui a besoin de se concrétiser. Nous avons pris du retard dans la mondialisation mais nous sommes en train de le rattraper.

Nasser Mansouri-Guilani. La sortie de crise dépend de la manière dont le syndicalisme international se donnera les moyens de faire face à ce risque réel de mise en concurrence encore plus acharné des travailleurs.

Pourquoi de nouveaux droits aux salariés imposent-ils un nouveau modèle de gestion des entreprises  ?

Jean-Christophe Le Duigou. Au fur et à mesure des luttes, les salariés ont acquis des droits d’intervention dans l’entreprise. Mais tous ces droits ne permettent pas d’intervenir dans les choix stratégiques de gestion des entreprises. L’idée est finalement qu’aujourd’hui le social dans l’entreprise demeure subordonné aux choix financiers. On y discute de l’emploi, des salaires mais seulement après avoir déterminé le taux de rendement qu’il faut pour assurer aux actionnaires. On marche sur la tête. Il y a besoin de renverser cette approche pour que les salariés puissent faire irruption dans la stratégie des entreprises. Il y a des exemples où, grâce à une meilleure connaissance, les salariés arrivent quand même à influer sur les choix. Chez EDF ou à la SNCF, certains projets n’ont pas été mis en œuvre parce qu’ils ont été critiqués de manière conséquente par les administrateurs salariés, en résonance avec les préoccupations des salariés dans l’entreprise.

Nasser Mansouri-Guilani. L’entreprise est une entité sociale. Dès lors, elle ne peut pas obéir uniquement à l’exigence des actionnaires. Nous voulons intervenir sur la gestion des entreprises pour donner du sens à cette problématique  : mettre l’entreprise au service de la satisfaction des besoins de la société globale. Cette intervention peut se réaliser à plusieurs niveaux, notamment à celui des administrateurs salariés. La question est comment créer un mécanisme à tous les échelons de la vie de l’entreprise pour que les salariés et leurs représentants puissent jouer ce rôle : peser sur tous les choix stratégiques de l’entreprise.

[1] Dix Propositions pour sortir de la crise, aux éditions de l’Atelier (160 pages, 14 euros).

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