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Un article de Christelle Chabaud paru dans l’Humanité du 31 octobre 2005

la précarité pour seul salaire

lundi 31 octobre 2005 par Christelle Chabaud

Mercredi soir, vers 21 heures, au théâtre de Verre, dans le 10e arrondissement parisien. Dans un coin, une pancarte jonche le sol : « Super-stagiaire, mini-prix, mais il fait le maximum ». Pancarte en guise de souvenir d’une première manif, le 4 octobre dernier, dans les rues de la capitale aux côtés des syndicats. Mais pancarte aussi en guise d’avertissement d’une colère qui enfle. À l’entrée d’une salle en sous-sol, des gens se pressent pour pouvoir tendre une oreille, certains demandent le silence, quelques-uns marquent leurs coordonnées sur un bout de papier, d’autres s’inscrivent pour prendre la parole. Apprentis, doctorants, bacheliers, étudiants d’université ou d’école d’ingénieur, étudiants étrangers sans papiers... ils ont entre dix-sept et trente ans. Tous sont venus témoigner de leur expérience en tant que stagiaires et tenter d’agir ensemble. « En septembre encore, on était deux, début - octobre, on était vingt, aujourd’hui, on est cent, explique Fred [1], l’oeil pétillant. L’afflux spontané prouve le ras-le-bol général. C’était prévisible. Le problème des stagiaires, c’est l’isolement, mais cela fait plus de deux ans que les forums Internet croulent de témoignages. »

le blog de katy allume la mèche

À l’origine, un coup de gueule lancé le 9 septembre dernier par Katy, une jeune femme de trente-deux ans. Diplômée d’un master artistique des beaux-arts et d’un DESS de management, Katy a enchaîné sur les dernières années plus d’une dizaine de stages non rémunérés dans plusieurs secteurs d’activités. Exaspérée, elle décide de créer un blog sur Internet pour partager son indignation : « À trente-deux ans, je suis bloquée dans l’adolescence. Je souhaiterais m’installer, construire ma vie d’adulte mais sans même de premier boulot, c’est impossible. Je n’ai même pas le droit au chômage »... Très vite, le blog recense mille visites et des dizaines de réactions, dont celle d’Éric, diplômé d’un IEP et titulaire d’un DEA d’économie. Forts de ce « succès », ils décident ensemble de monter un site Internet : www.generation-precaire.org. Le mouvement est lancé et la médiatisation de leur participation à la manifestation nationale du 4 octobre donne à ce petit cortège masqué et vêtu de noir l’occasion de se faire connaître pour donner de la voix.

Ni indemnisé, ni rémunéré

Les entreprises s’émoustillent devant une telle manne de main-d’oeuvre qualifiée inépuisable et prête à tout pour décrocher un premier travail tant espéré... même à se faire exploiter. Les stages en entreprise sont un passage quasi obligatoire pour la plupart des étudiants : 95 % des jeunes diplômés en 2001 en ont fait au moins un, 50 % en ont fait plus de trois, et la tendance est croissante. « En soi, créer des ponts de liaison entre le monde étudiant et le monde de l’entreprise constitue un intérêt réciproque évident, explique Ben, diplômé d’une école de commerce. Le problème, c’est quand une entreprise repose à 80 % sur des stagiaires pour fonctionner, avec des expériences non rémunérées de huit ou neuf mois. Dans ce cas, c’est limite de l’esclavage moderne, qui joue tant sur la peur du chômage que sur l’espoir égocentrique d’être au-dessus des autres ! »

Les sociétés ont en effet l’entière liberté d’accorder ou non une « gratification », et si oui de quel montant. Et si dans le meilleur des cas la rémunération n’excède pas les 300 euros par mois, c’est à cause d’un plafond à hauteur de 30 % du SMIC en dessous duquel l’entreprise ne paie pas de charges sociales pour son stagiaire (voir en page 6). Parfois un stagiaire peut même rapporter de l’argent : sous certaines conditions, une entreprise peut déduire jusqu’à 10 % de sa taxe d’apprentissage (impôt fixé à 0,5 % de la masse salariale), et ce quelle que soit la gratification accordée au stagiaire !

Au gré des témoignages, on s’aperçoit que faire deux ou trois ans de stages, très peu ou pas rémunérés, s’avère monnaie courante. « Même s’il faut faire la différence entre les stages pour étudiants de 1er et 2e cycle, souvent trop proches d’un job d’été, et les stages de 3e cycle, qui peuvent durer plus d’un an, les deux cas de figure sont victimes de sérieux abus », analyse Marthe, licenciée de sociologie. Les charges horaires effectuées, les responsabilités assumées ou les tâches exercées font voler en éclats les accords tacites de formation du stagiaire. Pas de doute, comme l’explique d’ailleurs le site Internet Kap’stages, spécialisé dans les offres de stages, « aborder une entreprise pour un stage ou pour un emploi se fait de la même manière », et c’est pourquoi « il est tout à fait déterminant de se comporter durant ce stage comme si vous étiez un salarié ordinaire ». D’où l’apparition de véritables postes à stages : en clair, un emploi nécessaire au bon fonctionnement de l’entreprise sur lequel les stagiaires se relaient. « J’ai dû passer trois entretiens pour avoir le stage... Les gens à côté de moi savaient à peine quel était mon statut, on faisait le même travail, au bout de sept mois pendant lesquels on m’a fait espérer, j’ai été remplacée par une autre stagiaire », témoigne ainsi Marion, diplômée d’un DESS projet de développement, qui vient de terminer son quatrième stage dans un bureau de conseil financier.

« un problème de société »

En fermant les yeux sur les abus répétés des entreprises sur une jeune génération en voie d’insertion professionnelle, le gouvernement cautionne en fait un système qui accentue les inégalités : la non-rémunération accentue les injustices entre ceux qui financièrement peuvent faire un stage et les autres. Aujourd’hui, le mouvement de Génération précaire prépare des actions tout au long du mois de novembre. Principales revendications ? Inscrire le statut du stagiaire dans le Code du travail et instaurer une rémunération minimale. Selon Fred, « le scandale des stagiaires est un vrai problème de société, contrairement aux propos de certains qui veulent nous réduire à des bobos en mal de rébellion ». Chaque année, un million de conventions de stages sont signées en France.


génération précaire. Propositions pour une rémunération minimale et progressive

Comment empêcher les entreprises de camoufler des vrais contrats en faux stages presque gratuits ?

Génération précaire propose d’inscrire le statut du stagiaire dans le Code du travail et d’instaurer une rémunération minimale égale à 30 % du SMIC.

Seconde proposition : instaurer un système progressif qui prendrait en compte le niveau d’études et la durée du stage. « Pour remédier aux stages longs où le stagiaire devient productif et où la situation tourne à l’avantage exclusif de l’entreprise, nous demandons une progression de la rémunération de 10 points de pourcentage de SMIC par mois de stage effectué », explique le collectif. Ainsi, pour son premier mois de stage, le titulaire d’une licence serait payé 30 % du SMIC, mais 50 % le troisième mois, et 110 % le neuvième. Le titulaire d’un mastère débuterait à 40 % du SMIC, un doctorant à 50 %.

Enfin, « au moment où les déficits se creusent, il nous semble essentiel que les stagiaires comme les employeurs participent pleinement au fonctionnement du système de protection sociale en s’acquittant des cotisations sociales », insiste le collectif.

[1] Tous les prénoms ont été modifiés.

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