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Interview de Bernard Thibault pour le Progrès de Lyon du 1er octobre 2006

"la priorité, c’est de lutter contre l’insécurité sociale"

dimanche 1er octobre 2006 par Bernard Thibault
"Sur l’emploi, le gouvernement cède à une certaine autosatisfaction. il y a un vrai décalage avec ce que vivent les gens. Le Premier ministre n’a pas démontré qu’il était à l’écoute des organisations syndicales. Depuis cette rentrée, nous continuons d’être confrontés à des annonces unilatérales..."

Les statistiques du chômage viennent de tomber. Elles font état d’une légère hausse en août. Mais depuis plusieurs mois, la tendance reste officiellement à la baisse. Cela vous paraît crédible ?

Tout le monde sait que des salariés privés d’emploi ne figurent plus dans ces statistiques, parce qu’ils ne rentrent pas dans les catégories existantes à l’ANPE. Ensuite, la précarité s’aggrave mais cette donnée fondamentale n’est pas prise en compte. Il faut savoir que près de 75 % des offres continuent d’être des contrats à temps partiel, des CDD ou des contrats nouvelles embauches. Le gouvernement ne reconnaît pas cette dégradation et cède à une certaine autosatisfaction. Il y a un vrai décalage avec ce que vivent les gens.

On ne peut pas accuser le gouvernement de rester les bras croisés. De nouveaux allègements de charges sont prévus pour aider à la création d’emplois...

Cela dépend de ce que l’on retient. Il y a 26 milliards d’euros d’exonérations d’allègement de cotisations sociales dans le budget 2007. Mais vu le peu de résultats obtenus jusqu’ici avec cette méthode, pourquoi persévérer dans cette direction ? Le seul effet des contrats aidés est d’accroître la précarité. C’est d’ailleurs pour nous un point de blocage fondamental avec le Medef, qui continue de revendiquer malgré tout plus de souplesse dans le contrat de travail. Ce n’est pas acceptable et les jeunes l’ont bien compris, en se mobilisant avec succès contre le CPE au printemps.

Mercredi 4 octobre, vous ferez votre meeting de rentrée sur le thème de la précarité, à Lyon. Est-ce le début d’un mouvement pour le retrait du CNE ?

Les choses ne se reproduisent jamais deux fois à l’identique dans les mouvements sociaux. Notre objectif est de faire disparaître le contrat nouvelles embauches de la législation française, en continuant, entre autres, la bataille sur le terrain judiciaire. Licencier sans motif, c’est le point extrême de la précarité.

Mais que proposez-vous ?

De retravailler le droit pour inventer une sécurité sociale professionnelle. C’est-à-dire de mettre en place un socle de droits -rémunération et ancienneté, protection sociale, droit d’expression- que les salariés conserveraient même s’ils changent d’entreprise. Nous ne voulons pas qu’ils soient pris pour des numéros.

Parlons maintenant des salaires. Vous réclamez une revalorisation du pouvoir d’achat. L’Insee affirme pourtant qu’il a augmenté de 2,4% l’an dernier.

Je ne remets pas en cause la véracité des chiffres. Une moyenne masque les inégalités. Les plus aisés peuvent voir leur confort s’améliorer pendant que la masse des salariés voit son pouvoir d’achat se réduire. Quand j’entends certains ministres dirent que le pouvoir d’achat a augmenté, tout le monde ne parle pas de la même chose ! D’ailleurs, quand on dit que la consommation a légèrement progressé, c’est parce que les ménages s’endettent et prennent sur leur épargne. Pas parce que les salaires augmentent. On fait face à une smicardisation grandissante.

Mais augmenter les salaires, n’est-ce pas agir contre l’emploi ?

Non. Les deux sont liés. C’est un levier supplémentaire pour la consommation intérieure et l’amélioration du niveau de vie des salariés. La qualité des emplois et leur nombre influence la consommation, le développement économique et donc la réduction du chômage.

Des rendez-vous sont pris avec le gouvernement ? Dominique de Villepin avait parlé d’une conférence sur les revenus et l’emploi, avant la fin de l’année...

Nous n’en avons aucune confirmation. Mais est-ce qu’il s’agira de faire une photo de famille ou de travailler à prendre les décisions qui s’imposent ? Le Premier ministre n’a pas démontré qu’il était à l’écoute des organisations syndicales. Depuis cette rentrée, nous continuons d’être confrontés à des annonces unilatérales. C’est pour le moins surprenant, au moment où ce même gouvernement parle de déposer un projet pour améliorer le dialogue social.

Les retraites pourraient être l’autre dossier chaud de cette rentrée sociale. François Fillon a rouvert le débat sur les régimes spéciaux (EDF-GDF, SNCF...) et leur alignement sur le régime général. C’est la solution pour résoudre le problème du financement ?

En aucun cas, il suffirait de revenir sur les droits des régimes spéciaux de retraites pour que le sort de l’ensemble des retraités s’en trouve amélioré. C’est une tentative de manipulation de l’opinion. Les régimes spéciaux concernent 2% des cotisants et 5% des retraites versées. Il est urgent de se mobiliser pour l’amélioration du pouvoir d’achat de tous les retraités. La réforme des retraites de 2003 a dégradé la situation : les pensions baissent. Nous avons prévu d’agir lors de la « semaine bleue », avec des manifestations de retraités, le 19 octobre.

Une autre mobilisation est prévue le 3 octobre, contre la privatisation de GDF. Vous manifestez alors que la loi sera votée...

Mais nous l’avons déjà fait en début d’année avec le CPE ! Et depuis, le président de la République a dit lui-même qu’on pouvait promulguer une loi et la modifier ensuite. Donc, normalement, tout est possible !

Nicolas Sarkozy avait pris l’engagement que l’établissement ne serait pas privatisé. Comment réagissez-vous aujourd’hui ?

C’est faire peu de cas des engagements gouvernementaux. Nous ne sommes pas sur un sujet accessoire ! L’énergie est structurante pour la vie économique du pays. Pour moi, ce qui se passe est inexplicable et je remarque d’ailleurs que Nicolas Sarkozy ne s’en explique pas. C’est une sacrée pierre dans son jardin, sachant qu’il prétend exercer la responsabilité principale dans ce pays.

Nous sommes à huit mois de la présidentielle. Qu’est-ce qui d’après-vous pèsera le plus dans le choix des électeurs ?

Ce qui est avant tout attendu par les salariés, c’est ce que l’on envisage de faire pour améliorer la situation sociale. Nous avions déclaré en 2002 : “ la première des insécurités, c’est l’insécurité sociale ”. Fin 2006, c’est encore plus vrai qu’à l’époque.

Bernard Thibault, vous êtes un grand fumeur. Appuierez-vous l’interdiction de fumer dans les lieux publics et les entreprises ?

Je redoute chaque jour cette échéance possible où notre beau pays pourrait instaurer l’interdiction de fumer dans les lieux publics [rires]. En même temps, je conçois que la question puisse être d’actualité, s’agissant d’enjeux liés à la santé publique. Incontestablement, il faut réfléchir à de nouvelles dispositions.

Propos recueillis par Nicolas Ballet et Francis Brochet

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